Le Rival!… Comme il recouvrait l'horizon de son ombre! Comme il ôtait-pour toujours à Bernard la chance de mener les armes de la République au triomphe! Le rêve de jeunesse sombrait. Le soldat se roidit. Il ne pouvait compromettre l'avenir de Praxi-Blassans, ni détruire les espérances formées par Aurélie en faveur de cet Édouard, le fils spirituel de leur sensibilité, le fils qui avait les mêmes yeux que la petite Denise, que la fillette bavaroise, que Virginie. Donc il se soumettrait. Ne devait-il pas à cette sœur admirable la vie même, la vie de l'amour suggéré à sa femme? Il se soumettrait devant le Rival, ce coquin dont la chance apprenait à l'Europe, avec la gloire de la Nation, l'excellence de la liberté.
Margaret Tréheuc portait Denise quand ils sortirent. Virginie donnait le bras à Bernard. Ils parcoururent d'abord la Chaussée d'Antin. On les bousculait un peu à cause de l'étroitesse des trottoirs et de l'affluence des voitures. Les élégants appréhendaient de mettre au ruisseau les bas de soie que leurs escarpins découvraient jusque la cheville où se liait le pantalon collant. Du fond de vastes capotes en velours, les femmes distinguaient mal. Entre leurs repentirs, les visages y restaient enfouis; tels les beaux fruits au fond des corbeilles. Certaines portaient des casquettes roses à visière de taffetas, et le capitaine dut craindre de piétiner leurs traînes. Cela lui valut de l'impatience. Seul il marchait plus vite, plus à l'aise. Il chercha une raison de laisser Virginie. La lenteur de la promenade exaspérait sa colère intérieure de vaincu. Car il était vaincu par le Rival. Il solliciterait. Il obéirait. Il mourrait sans doute pour Napoléoné Buonaparté, Empereur et Roi. Afin que le Rival acquît définitivement ce titre en gardant à son usage l'habileté de Praxi-Blassans, Bernard Dessling-Héricourt lui sacrifiait son amour-propre et la conscience d'une supériorité morale. Ainsi le Corse conduirait la Nation à la remorque de son étoile, tandis que l'honnête homme malheureux et inhabile servirait la chance du coquin, par amour d'une liberté qu'il voulait avant tout glorieuse aux yeux du monde. Et il en serait ainsi.
Le voyant énervé, Virginie préféra le retour à l'hôtel. Elle s'affalait, l'embrassait, tout aimante. Le colonel Lyrisse encourageait à la démarche. C'était, selon lui, le devoir militaire de faire abnégation de son amour-propre et de sa liberté mentale au bénéfice de la patrie. Vainqueur d'Arcole et des Pyramides, l'Empereur était, après tout, un général, un supérieur hiérarchique. La discipline, seule force des armées, ordonnait au soldat la soumission. Cette servitude consentie était une grandeur. Après dîner, le colonel sortit pour prendre rendez-vous avec le baron de Cavanon; ils mèneraient ensemble le capitaine à la revue matinale de la garde sur la terrasse des Feuillants.
Virginie emmena Bernard dans leur chambre. Elle chercha par des caresses à l'apaiser, à le faire sien, à détourner sa tristesse d'être vaincu vers les joies d'être amant. «Tu ne m'aimes plus. Je ne suis rien pour toi. À quoi penses-tu lorsque tu m'embrasses. Où es-tu? Loin de moi?… Bernard?—Virginie?—Dis à quoi tu penses. Tu réponds à mes caresses, sans y songer. Par-dessus mon épaule, que regardes-tu?—Rien.—Tout ce qui n'est pas moi.—Toi aussi.—Par hasard. Je ne suis qu'une intendante de ta maison, la mère d'un enfant criard; et tu te flattes de rejoindre l'armée, parce que cela peut t'éloigner de moi. Je le sens bien: je te fatigue de mon affection. Elle ne te fait pas plaisir. Tu serais content de la guerre qui te dispenserait de feindre un peu d'amour. Je t'en prie, Bernard, dis, dis-moi ce qu'il y a entre nous?—Il y a la mort, entre nous.—Oh! non! non! C'est trop horrible. Ne dis pas ça.—Qu'y faire? que veux-tu faire? Il y a la mort entre nous, désormais, toujours. Il n'y a plus un baiser que je ne me reproche comme si je recommençais le parricide, chaque fois.—Est-ce ma faute à moi?—Ce n'est pas ta faute, ma pauvre fille, ce n'est pas ta faute. Mais je ne peux plus t'aimer, ni m'aimer.—C'est injuste, Bernard; c'est injuste!—Sans doute. Innocente, tu expies le crime de la destinée. Mais, à cause de toi, j'ai accompli une action mauvaise, dont la certitude me tue.—Comment aurions-nous deviné cela?—J'aurais dû le prévoir. Il y a le visage de la mort entre nos visages. Et vois: tout va mal. Moreau exilé! Le Corse triomphant! Mon beau-frère et sa famille compromis par mon attitude. Moi, moi, obligé de me soumettre devant cet homme parvenu grâce à toutes les infamies, moi qui serai tué pour sa gloire, demain, dans dix jours, dans dix ans, pour sa gloire qui est celle de la Nation.» Il rit terriblement et se cacha la tête dans les oreillers. «Bernard, Bernard, je t'aimerai, moi, quand même, moi, moi!» Elle pleurait; elle finit par dormir; ses sanglots renflèrent.
Courageux, revêtu de son uniforme, le casque en tête, Héricourt se trouva, le lendemain, aux Tuileries, dans le jardin où se succédaient les lignes de grenadiers, l'arme au bras. L'escadron multicolore des Mameluks occupait la longueur d'une allée encore humide de la pluie matinale. Guêtres noires, la capote bleue close sous la croix des buffleteries blanches, les fantassins battaient le sol de la semelle. Un groupe de généraux et de colonels inconnus conversait au milieu du quadrilatère de bonnets à poil. Quelques-uns se promenaient en faisant sonner aussi leurs bottes à l'écuyère ou leurs demi-bottes à cœur; et leurs oreilles piquées par la bise de Ventôse, ils les cachaient dans les broderies dorant les hauts cols de leurs habits sombres, de leurs dolmans écarlates ou bleus. Il y avait de somptueux hussards à pelisses blanches fournées d'astrakan, des cuirassiers en manteaux gris, des chasseurs verts à brandebourgs d'argent, la sabretache aux mollets, des géants surmontés de bonnets à poil que terminaient d'immenses panaches rouges, des fantassins coiffés de schakos évasés, mais étriqués dans des habits justes, et munis d'épées fines en gaines de cuir. Les hausse-cols brillaient sous les mentons ras. Des bicornes vastes chargeaient des têtes maigres et pensives. Un homme au large dos, serré dans un spencer écarlate que traversaient des coutures d'or, que bordait de la zibeline, gesticulait, étendait les mains gantées à crispin blanc. D'autres, plus simples dans des habits noirs serrés sur leurs poitrines osseuses, une plaque de brillants au cœur, des aiguillettes d'or passées à la boutonnière, marchaient silencieux et contemplaient les miroirs de leurs bottes. Cavanon en désigna plusieurs. À la fin de leurs noms, c'était la sonorité célèbre d'une victoire, l'évocation d'un héroïsme. Ils acceptaient eux, par abnégation envers le destin national, de servir le coquin dont la chance glorifierait les drapeaux. Bernard ne pouvait-il pas les imiter, avec une âme pareillement saine. Le colonel Lyrisse le lui répétait. Le capitaine se résigna.
À la gauche des compagnies, les petits tambours de quinze ans avaient des frimousses rougies par le froid. Tout à coup ils rejoignirent les talons avant l'ordre que grognait une voix rude. Les baïonnettes se redressèrent d'un bout à l'autre, sur la terrasse des Feuillants. Les sabres des Mameluks sortirent des fourreaux avec un long crissement; les gourmettes s'agitèrent; un tambour-major leva sa canne enguirlandée: les cuivres crièrent; les caisses retentirent. Une explosion de joie triomphale sortit des bouches d'airain. On battait aux champs. Derrière les grilles, mille figures parisiennes se hissèrent entre les poings agriffés, dans la rue où les voitures s'arrêtèrent. L'Empereur parut.
Bernard l'examina parmi les officiers, d'état-major et quelques fonctionnaires en habits brodés. Trapu, l'air inquiet, il s'avança vite vers le groupe des généraux. Ses bajoues s'enfonçaient dans le col qui serrait la courte nuque. Il avait un menton bleui par le rasoir, creusé d'une fossette remuante, des lèvres minces et dédaigneuses, un nez pâle. Le vent retroussait sur sa culotte blanche la doublure en soie grise de sa redingote. Plus près, il fut un simple bonhomme engoncé. L'œil scrutait à droite, à gauche. Il éleva les doigts à la hauteur de son bicorne sans galons. Les généraux et les colonels formèrent le cercle. Il murmura quelque chose. Un colosse casqué d'argent leva la main. Les tambours se turent. Les claironnades expirèrent.
Il pénétra dans le cercle; et, par habitude militaire, il sembla vérifier si toutes les mains tombaient dans le rang, si tous les talons étaient joints. Les poings derrière le dos, il commença: «Je vous recommande les premiers conscrits de l'Empire… On a levé soixante mille hommes. Il faut les instruire promptement… Vous allez rejoindre vos corps… (Il s'arrêta, dévisagea.) Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre… Il faut être en mesure, cependant. Que tous les hommes aient leurs épinglettes, et chaque caporal son tire-bourre. On oublie trop les petites choses… (Il chercha, se rappela.) Chaque homme doit avoir deux paires de souliers neufs au magasin. En cas de départ, il en aura une aux pieds et une dans le sac… Les cavaliers manquent de gants. Je n'aime pas cela… Il faut des gants. On trafique sur les chevaux. J'ai donné des ordres pour que cela n'arrive plus… Cela n'arrivera plus, hein?…»
Il tournait à l'intérieur du cercle, en tapant du talon; il disait les choses dans l'ordre où les présentait sa mémoire, par phrases brèves de camarade bourru. Malgré son torticolis naturel, il levait les yeux vers les colosses de la cavalerie, sans craindre la médiocrité de sa taille. Bernard le vit arriver sur lui, la tête en avant, comme une pierre lancée. L'Empereur le dévisagea, passa. Derrière son dos, ses mains nues et potelées se tripotèrent. Il continua, la voix basse:
«Tout le monde trafique. Je n'aime pas ça. On trafique sur les fourrages, sur les selles et sur les brides. On trafique des réquisitions. Il n'y a plus une voiture dans le Milanais. Lannes aime l'argent. Augereau aime l'argent et s'en procure par des moyens que la probité ne peut approuver. Vous aimez tous l'argent. On rançonne les municipalités. On indispose les populations. Prenez garde. J'y mettrai bon ordre… Au camp de Boulogne, les soldats pillent les navires naufragés… Je ferai restituer, tout, tout… On accepte que les fournisseurs corrompent les commissaires… Tout le monde vole. Désormais chaque bataillon aura son caisson de pain, et je rendrai les chefs de brigade responsables…»