Les yeux à terre, il tourna quelque temps encore dans le cercle. Ces hommes chamarrés, glorieux, qu'il traitait de voleurs, ne bronchèrent point, ne s'étonnèrent pas. Fixes, ils regardaient droit devant eux, immobiles comme de simples grenadiers. Héricourt pensait à l'énorme fortune rapportée d'Italie par ce Buonaparté, enfui là-bas dans un équipage impayé, à tout l'argent qui avait récompensé le coup de force de Vendémiaire, et enrichi les frères, les sœurs du cadet corse. Sans doute, Napoléon réfléchit à ses propres faiblesses, car il se laissa sourire et pinça l'oreille d'un vieil homme un peu ridicule sous le kolback enguirlandé de galons d'argent. L'Empereur songeait à une autre chose très lointaine. Il oubliait ses «voleurs», qui, les talons joints, restaient là, sous leurs brandebourgs, leurs plaques de brillants, leurs chamarrures, leurs plumets, tout leur appareil de gloire. Il regardait le ciel où coururent des nuages grisâtres et que traversèrent des pigeons.

Soudain il parut se rappeler le lieu, les gens, s'arrêta dans le milieu du cercle, et prononça d'une manière emphatique la phrase préparée d'avance: «Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre…»

Son regard perça les consciences. Une de ses jambes tremblotait. Il ne sembla point mécontent des attitudes. Il récita son mémorandum: «Le major général reçoit les rapports des commandants de division… Les inspecteurs aux revues sont responsables des mutations et de l'avancement… On n'a point assez d'aides de camp dans les états-majors. Choisissez des jeunes gens instruits pour cette fonction. Il faut des capitaines instruits dans la cavalerie pour le service des reconnaissances. Achetez des chevaux à l'Étranger plutôt que chez nous. N'épuisons pas les réserves de chevaux en France… Il faut être en mesure… Retournez dans vos garnisons. Soignez mes conscrits… Il faut toujours être en mesure, comme si nous devions entrer demain en campagne. Bientôt j'irai en Italie passer des revues, et ensuite sur les côtes de l'Océan… Je veux de la probité… Il ne faut pas que les cours étrangères puissent mettre dans les gazettes que nous sommes des bandits… Allons… je vous dis au revoir. Partez tous le plus tôt possible. Faites diligence. On a réformé beaucoup de vieux officiers. Rejoignez de suite…»

Brusque, il tourna le dos, un dos carré tendant la redingote grise qui tombait jusqu'aux bottes; et il se dirigea vers les compagnies. Elles présentèrent les armes. La horde des généraux et des colonels suivait, sans un murmure, impassible. Elle longea les haies d'hommes, leurs poitrines bleues, les bandoulières blanches des fusils. Les tambours battaient aux champs. Statues immuables, les soldats regardaient devant eux un point de mystère. Bernard craignit que la mauvaise humeur du Buonaparté ne desservît sa cause. Ni Cavanon ni Lyrisse n'osèrent le rassurer. Humbles, silencieux, ils suivaient le petit homme engoncé dans la redingote et dont les mains potelées essayaient, derrière son dos, la souplesse de leurs ongles.

La revue passée sans anicroche, l'Empereur prit à un chambellan une liste qu'il parcourut des yeux. À pas lents, il revint alors vers le groupe des généraux, et tout à coup marcha sur Cavanon, la tête en avant comme une pierre lancée.

—Aimez-vous toujours les peaux de tigres?

—Oui, Sire…

—Et c'est ce jeune homme, Colonel, votre gendre?

—Oui, Sire.

—C'est bon. Où êtes-vous né, capitaine?