—Stockach, la campagne du Danube. Une blessure à Hohenlinden. (L'Empereur grogna.)

—On dit que vous êtes une mauvaise tête. Je n'aime pas les mauvaises têtes. Le général Moreau était coupable. J'aurais voulu le sauver. Vous êtes jeune, vous croyez les hommes meilleurs qu'ils ne sont; j'ai la preuve écrite de sa trahison… La preuve écrite… Je l'avais lorsque Decaen est parti pour l'Inde. J'ai voulu attendre. Moreau fut averti… Enfin! Mon aide de camp, qui l'a reconduit à la frontière d'Espagne, avait ordre de le ramener à Paris s'il voulait me promettre fidélité…

Bernard s'étonna que l'Empereur sentît le besoin de se justifier devant le pauvre capitaine en disgrâce. Napoléon parlait sourdement. La fossette de son menton remuait. Certes il regrettait toute cette affaire fâcheuse. Il contempla ses bottes, haussa les épaules, comme s'il accusait le seul hasard. Et cependant on savait avec quel despotisme le Consul avait requis des juges une condamnation, les obligeant à revenir sur le premier verdict qui acquittait, les gardant prisonniers au tribunal jusqu'à la soumission devant les ordres du général Savary. Il sourcillait toujours, l'esprit ailleurs. Brutalement il dit:

—Vous promettez d'avoir une bonne conduite politique?

—Oui, Sire… (L'Empereur n'entendit pas la réponse. Il admirait l'uniforme extraordinaire de Cavanon.)

—C'est bon… Eh bien! colonel Lyrisse, le Trésor vous rembourse-t-il vos avances sur la remonte…?

—J'attends toujours, Sire…

—Notez cela pour Caulaincourt, dit l'Empereur à un secrétaire…

—Allons… Et vos peaux de tigres, général…? Je veux que vous m'en donniez une… ah! ah!… Vous me devez ça…

La fossette s'effaça du menton volontaire, et l'Empereur montra le rire de ses belles dents, comme s'il voulait faire allusion aux voitures réquisitionnées en Lombardie…