—Je suis confus de cet honneur, répliquait Cavanon. Votre Majesté aura sa peau de tigre.
Napoléon continua de rire en s'éloignant. Bernard respirait à l'aise. Il sut presque gré au coquin de ne point jouer à la noblesse, mais de rester dans son rôle un peu trivial de chef de bande. L'Empereur continuait de satisfaire aux suppliques de ses «voleurs» et de rire à leurs réponses. Entouré d'eux, il traversa tout le jardin jusqu'au perron des Tuileries. La horde bruyait à ses basques. Surpris de n'avoir pas souffert davantage en le nommant «Sire», en écoutant la remontrance, Héricourt ne le quitta plus des yeux. Napoléon recevait les courbettes, les révérences et le titre de Majesté comme un qui sait ce que vaut la mascarade, qui se croit proche d'en sourire. Cela mettait cette confiance entre les autres et lui. Ses compagnons d'armes le sentaient camarade et favorable; et, s'ils restaient à distance, ce semblait être par une convention de jeu.
À mieux réfléchir, Bernard pensait avoir lu dans ce visage, au sujet de Moreau, toute une digression muette: «En somme, vous n'êtes pas dupe, et vous savez bien ce qui se passa. Que voulez-vous? on agit comme on peut. Ce n'est pas si commode. Je ne suis pas un dieu. J'emploie des moyens de pauvre homme. Je ne suis pas la vertu. Je suis moi, un soldat triomphant qui poursuit l'ambition simple de refaire l'empire de Charlemagne, puisque les choses tournent assez bien. Voilà tout… À ma place, qui sait ce que vous feriez? Il faut que je suive mon étoile. Je suis le résultat des forces, l'instrument du hasard… Acceptez-moi si vous ne pouvez faire autrement.» Certes l'Empereur avait dissimulé cela sous les phrases de son bref réquisitoire contre Moreau. Et Bernard inclina vers l'indulgence, cette indulgence à laquelle Cavrois l'avait convié, à laquelle conviaient le baron de Cavanon et le colonel Lyrisse, qui vantèrent la reconstitution administrative de l'État, la gloire donnée aux forces républicaines victorieuses des monarques, par le petit homme engoncé dans sa redingote grise.
Les grenadiers évoluèrent, accomplirent des changements de direction, et des mises en ligne.
XI
Au camp de Boulogne, Héricourt emporta cette indulgence.
Nouveau, le régiment achevait sa formation.
D'anciens officiers rappelés, plusieurs nobles revenus d'émigration le commandaient. On s'y tenait sévèrement, avec un sens de la discipline que les demi-brigades de l'an VII ne comportaient pas. Bernard s'en arrangea fort. Cérémonieux, étrangers encore les uns aux autres, les capitaines se faisaient mille politesses; tous jouissaient de quelque fortune. Il sembla que l'Empereur eût voulu rendre à sa cavalerie le prestige d'élégance et de belles manières qu'elle gardait sous le roi. On soigna l'uniforme, les gants. La peau des culottes et du gilet devint l'objet de discussions minutieuses. Que les dragons l'emportassent sur les hussards et sur les carabiniers, par l'aisance des manœuvres, l'impeccabilité de l'appareil, cela marquait le but des ambitions.
On ne parlait point politique, mais on poussait à l'extrême les théories relatives à la beauté du cheval. Chacun posséda des bêtes de race. Le colonel Lyrisse envoya un hongre turc à son gendre, ce qui le mit au meilleur rang des officiers notables. On cantonnait dans une petite ville de la Somme, groupée vers l'abbaye de Saint-Leu. Les marchands firent venir de Paris des vernis spéciaux pour les bottes, du tripoli d'Espagne, des gourmettes d'argent. Leurs quelques boutiques exposaient à profusion des harnais de parade, des peaux de panthère véritable pour les casques, des éperons dorés, des boutons de vermeil. Le colonel Corvin de Brumières avait en or les armatures de son fourreau de cuir. On parfumait à la bergamote la crinière des casques. Les trompettes reçurent l'ordre de chevronner les manches de leurs tuniques avec des rubans de soie. On dînait dans la salle de la meilleure hostellerie, et de façon succulente. Les officiers de grades différents ne frayaient pas. Les capitaines assumaient la besogne d'instruire les trois escadrons, dont les chefs se préoccupaient mal, fort empêtrés par les réceptions dans les domaines voisins.
Frais émoulus des écoles, après un séjour de huit mois, les lieutenants ne savaient rien, tâchaient de se maintenir en selle. On les envoyait à la promenade. Bernard menait sa compagnie en bonnet de police et en veste, à travers la campagne. Du matin au soir il redressait les tailles, haussait les cous, dégageait les mentons de leurs cravates, rectifiait la position des jambes le long des étrivières, faisait saillir les poitrines, rentrer les dos. Il exposait les hommes au soleil, à la soif, à la pluie, à la faim, à la boue et à la poussière, partageant lui-même ces incommodités. Il voulut que sa meute d'hommes fût la plus prompte à bondir, à se diviser, à s'éparpiller en fourrageurs, à s'assembler en pelotons, à pivoter en ligne, à s'allonger en colonne, à faire face sur la droite, puis sur la gauche, en avant et en arrière.