Sincère, l'enthousiasme éclatait aux mille clameurs des trompettes. La joie des soldats pavoisait mieux le front des régiments que les plis des drapeaux abaissés.
Napoléon trotta vers une éminence, s'y arrêta, profil équestre inscrit sur le versant des eaux. À la suite, l'escadron d'état-major se massa, soutenu par les jambes fines des montures.
Alors les divisions s'ébranlèrent, généraux en tête, toutes musiques chantant leurs gloires. Les figures des conscrits étaient plus radieuses encore que les faces des sergents hâlées autrefois par les vents d'Allemagne et les soleils d'Italie. On défila. Les aigles neuves luisaient au bout des hampes. Les schakos évasés des voltigeurs s'enguirlandaient de tresses blanches, comme les coiffures bestiales des grenadiers. Les compagnies faisaient un seul pas de deux cents guêtres noires, un seul mouvement de deux cents mains gantées. Après les gibernes du dernier rang, venaient les sapeurs de l'autre brigade, barbus, et la hache à l'épaule, formidables derrière leur haut tablier de cuir blanc, puis le groupe des tambours aux bras chevronnés, aux poitrines galonnées, suivant le colosse qui maniait la longue canne.
Mais le bruit des roulements effrayait le cheval d'Oudinot, qui se dressa, retomba, se défendit, tandis que ses hommes marquaient le pas. Entre eux et la musique l'intervalle s'élargissait. Soucieux de ne point faire attendre l'Empereur, ni retarder la marche, le général, boursoufflé par la rage, dégaina et traversa de son épée l'encolure de la bête récalcitrante, qu'on tira du rang, tandis qu'il s'élançait sur une autre. L'animal blessé tomba sur les genoux, jeta ses hoquets suprêmes au passage du corps des «grenadiers et voltigeurs réunis» que menait Oudinot, roide sous le grand bicorne à plumes blanches.
Cet acte émut les officiers. Ils le jugèrent magnifique. Il dénonçait l'énergie nécessaire à qui prétend commander. Nul caprice ne doit troubler l'ordre parmi les rangs des consciences vouées à la seule divinité de la nation qu'incarne la personne impériale. Oudinot donnait ainsi l'exemple, sacrifiant une bête de mille écus à la promptitude d'une marche de parade.
Derrière la fanfare, des dragons, et le piétinement de cinq mille chevaux qui levaient la poussière du sable marin; Bernard, à son tour, défila, fier de six cents statues à casques de cuivre, menées par son geste. On prit le galop vers l'éminence où il aperçut Napoléon, tassé sur soi-même, les jambes écartant les étriers, et la main sur la cuisse, très en avant de son état-major. Il portait bonne mine à la surface de ses joues remplies. Bien que las d'une si longue posture à cheval, il semblait jouir de cette apothéose que lui faisaient l'or du soleil, les clameurs du peuple en armes et les applaudissements de la mer.
Superbe, elle-même invitait au passage en Angleterre, ce jour-là. Récemment les chaloupes canonnières, soutenues par l'artillerie de la plage et la flottille de Boulogne, avaient mis en fuite les navires de M. Pitt. On attendait seulement que la démonstration de la flotte à l'entrée de la Manche eût attiré l'escadre ennemie loin de la côte pour franchir le détroit. Déjà les troupes avaient fini leurs essais d'embarquement. Certaines couchaient à bord des péniches. On avait mis à pied le quatrième escadron des régiments de dragons qui devait conquérir sa remonte sur la terre britannique à l'exemple des camarades en Égypte; sac au dos, c'était un corps de sept mille hommes, capables de combattre, selon les circonstances, à pied ou à cheval. Même Bernard eut de la peine à empêcher Edme Lyrisse d'être inscrit à ce corps qui reçut les cavaliers médiocres. Il fallut qu'il usât de son influence auprès du colonel. Edme, ivrogne et insolent, déplaisait.
D'autre part, Caroline Cavrois n'obtenait pas le remboursement de ses avances en fournitures de blé, de cuir et de chaloupes neuves. M. Vanlerberghe, chargé de ce paiement par la Compagnie des Négociants Réunis, se trouvait pris dans leur déconfiture: les croiseurs anglais arrêtaient les galions espagnols venus du Mexique et qui devaient fournir à la Banque le numéraire. Il fallut que Bernard et Augustin fissent parler à l'Empereur par Oudinot, par le baron de Cavanon. Mais l'intendance n'admit point que l'habile sœur refusât en paiement provisoire les traites signées par les receveurs généraux. Caroline n'ignorait plus que les commis du Trésor passaient, avant l'échéance, chez ces fonctionnaires, leur prenaient l'argent du contribuable contre acquit et le versaient à leur réserve; en sorte que ces traites ne représentaient plus une valeur monnayée correspondant à leur chiffre. On craignit la ruine. Caroline arriva, folle, à Boulogne, les joues enflées, et grelottant de fièvre dans son écharpe. Par chance, les bras qui gesticulaient sur la tour du télégraphe apprirent que les frères marins ramenaient à Dunkerque le brick et la goëlette chargés d'une bonne prise. La vente de la cargaison serait fructueuse, car le sucre et les épices manquaient partout depuis la fermeture des ports aux navires anglais. Caroline tremblait toujours dans la petite maison des dunes, tant elle avait crainte de manquer à ses engagements commerciaux. Augustin la veilla, tandis que Bernard partait à franc étrier pour Dunkerque. Il y trouva le gros Robert couché, la tête dans les linges. Un coutelas ennemi lui avait crevé la joue, lors de l'abordage du vaisseau de Plymouth. Joseph, avec une houssine, excitait l'empressement médical des négresses, et bramait, hurlait, barrissait contre l'infâme Albion qui lui avait brisé un beaupré, troué ses toiles de coups de biscaïens, tué quatre matelots. Il bourra cependant le voyageur de nourriture, puis gonfla vingt sacs de toile avec les guinées, les couronnes, les shellings et piastres, que continuaient d'attendre les armateurs de Plymouth.
En grosse chemise jaunie, Joseph allait et venait par la maison du port, se hissait dans la vis de l'escalier, sur deux grosses jambes culottées lâche à la manière des matelots. Au fond de sébiles, de calebasses africaines, de tambours nègres, de chapeaux de paille marocains, il retrouvait toujours des paquets d'écus. Après, il visita des manteaux et des vestes qui recélaient aussi quelque chose. Du tout il remplit un portemanteau de cuir. Jamais Bernard n'aurait cru ses frères si riches, dans ce taudis puant la cannelle. «Prends ça, et puis ça… On le gâcherait ici. Tu sais, quand on est à terre, on tire sa bordée. Si mon pauvre vieux Robert n'avait pas reçu son compte de ces scélérats, de ces assassins d'Englisches! Ah les canailles, les bandits, les misérables fils de truie!… Ils le paieront, les brigands… Je vais installer une pièce de quatre à tribord, sur la goëlette…, et ils verront si je crache des noisettes!… les mylords!… Canailles!… Bandits! Assassins!…» Il tapait du pied; il montra le poing à une image représentant un homme jovial assis sur un baril et qui fumait sa pipe à l'ombre d'un palmier; son image. Pareilles à des chattes terrifiées par la colère du maître, les négresses se glissaient le long des bahuts.
Cet argent, compté devant Caroline, lui rendit de la force, malgré l'abus des poudres purgatives. Elle se dépêtra des châles où elle suait par ordonnance et, redevenue vivante, put reprendre ses lamentations. Elle exhorta ses frères à gagner vite les hauts grades d'état-major, qui les mettraient en relation plus intime avec les gros personnages de l'intendance, ce baron Hulot d'Ervy, par exemple, qui faisait la fortune des Fischer, les soumissionnaires aux fourrages pour la Lorraine. Il fallait tenir les charbonnages de l'Artois; c'était la fortune de la paix, la fortune perpétuelle; l'argent venu par les fournitures de guerre ne serait qu'un moyen passager d'acquérir celle-là. Assise sur le lit, les cheveux collés par la transpiration, elle expliquait sans fin, se frottait les genoux à travers les couvertures. «Ne riez pas de moi. Vous verrez. Praxi-Blassans croit à la guerre; Cavrois y pense aussi; et ce ne sera pas en Angleterre. On a commandé aux Fischer des quantités considérables de fourrages. J'organise un convoi pour Strasbourg, car le colonel vient d'écrire à Virginie qu'on rassemble là, comme à Mayence, l'artillerie de campagne. Il faut des, victoires à la France pour en finir avec les Anglais et récupérer les métaux mexicains, qu'ils confisquent; sans quoi les traites des receveurs généraux et les billets de banque vaudront bientôt le même prix que les assignats. Qu'est-ce que je ferais, moi, de toute cette paperasse, si les caisses de garantie publique restent sans or. J'ai livré les marchandises. Nous serions ruinés, tous, tous. Tu aurais beau chanter, alors, mon petit Augustin, pour qu'Aurélie te fasse venir l'eau césarienne de la parfumerie parisienne À la Reine des Roses, et toi, mon grand Bernard, pour que la maison du Chat-qui-Pelote t'expédie la batiste où tu fais tailler des chemises fines… Allons mes frères, tuez, triomphez, démenez-vous, devenez colonels, adjudants, généraux… Prenez de l'influence. Il est temps…, grand temps…, je vous assure. Fervet opus!…»