Maintes citations latines terminaient ses discours qu'ils fuyaient pour les fêtes du camp.

Augustin y courait, joli, les bottes luisantes, le mouchoir plein d'odeurs, la taille sanglée dans l'habit bleu aux revers blancs boutonnés d'or depuis les épaulettes jusque la taille. On dînait à la table ouverte du baron de Cavanon, lui, sanguin, magnifique dans son dolman vert, et capable de boire vingt-quatre flûtes de Champagne aux douze coups de minuit. Les convives écoutaient facilement le major, fourni par ses beaux-frères de nouvelles fraîches. Lorsqu'il rapporta les avis de Caroline sur la déconfiture du trésor, et l'élévation du taux de l'escompte due aux croisières des Anglais, tous souhaitèrent la bataille et la victoire: «Mort à l'Angleterre qui ruine la Nation!» s'écria le colonel de Bernard en vidant sa flûte. Cent bras dorés par les galons tendirent leurs calices de cristal, que débordait la mousse rose.

Héricourt s'enchantait du bruit, de la fête, des corps de filles belles offerts à ses baisers dans les bouges de la vieille ville où affluaient les militaires, passé minuit. Sa femme lui devenait une étrangère lointaine, une aventure parmi les aventures. La fièvre de l'armée gravissait en titubant et en chantant les trottoirs de marbre qui montent aux anciens remparts. Les sabres sonnaient contre les auvents des boutiques closes. Des rires barbares faisaient fuir les rats d'égouts. Artilleurs, hussards, dragons, grenadiers et voltigeurs portaient leur envie de vaincre, leur désir de victoire jusque l'étal de l'amour, où s'assouvissait momentanément le délire contagieux de tant de vigueurs réunies en un seul espace. Au milieu de cette cohue dorée, tumultueuse, rieuse, Bernard vivait. Ce n'étaient plus les pleurs de sa femme, les subtilités fatigantes d'Aurélie, les calculs de la triste Caroline, l'érudition du diplomate, ni les froids conseils du chef de division. Au moins tout cela se fondait en une raison de bataille et de triomphe, une raison mystérieuse qui mettait du rire aux lèvres, du désir au ventre, du bruit à la voix. La France, persuadée de sa cause, se ruait instinctivement vers l'espoir de conquête que représentaient, chaque nuit, les sociétés de filles parquées dans les petites maisons des remparts. Et la voix de la mer berçait le rêve de triomphe. Sur des corps bruns de Provençales, sur de blanches Flamandes, sur des Bretonnes à la peau de soie, sur d'alertes Gasconnes, Bernard, Edme et son cousin Gresloup, Pitouët, Nondain, Tréheuc, Cahujac et Marius, apaisaient leur soif obscure de renverser, de terrasser et d'étreindre, que ce fût pour la mort, que ce fût pour l'amour.

Et tout à coup l'ordre vint. Les trompettes sonnèrent le boute-selle. Les roues d'artillerie retentirent sur les pavages. Des statues équestres s'alignèrent devant leurs officiers ravis de les reconnaître hautes, nobles sous les casques de cuivre, sur les chevaux peignés. «On part.—Adieu, toi! On se retrouve à Strasbourg.—Nous boirons un verre de bière.—Edme, à ton rang!—Chacun doit avoir deux pierres à fusil dans la giberne.—Cahujac, visitez les gibernes!…—Les brigadiers ont tous leur tire-bourre?—Capitaine Pitouët, faites rouler l'étendard.—Trompettes, sonnez aux champs! Escadron!…»

XIII

On marcha vers les Allemagnes à travers la Picardie plantureuse, la verte Argonne, les montées de Lorraine. Les escadrons s'enveloppaient de poussière. On buvait les ruisseaux. Aux portes des auberges, les officiers fraternisèrent: «En route pour la gloire.—Bellone nous appelle.—Où couche l'état-major de la division? À Verdun.—Tu marches sous Baraguey-d'Hilliers?—Et toi?—Sous Bourcier.—Moi, sous Beaumont.—Les généraux Klein et Walther nous suivent.—Qu'allez-vous chercher au Danube?—Un grade.—De la gloire!—De l'inconnu.—La fortune.—On dit que l'Empereur dotera les chevaliers de la Légion d'honneur.—De combien?—Cela dépendra des contributions de guerre.—La fortune ou la mort!—Bien dit, mon cousin.» Bernard s'intéressait au lieutenant Gresloup, pâle comme M. de Constant de Rebecque, et qui portait aux doigts des pierres précieuses, aux breloques des camées admirables. Encore que depuis plusieurs mois ils vécussent ensemble pour les manœuvres, les repas et la débauche, rien ne se décélait de cette âme qu'on voulut croire tragique, en dépit de vivaces attitudes. L'élégiaque chef d'escadron l'attirait à soi. Ils chevauchaient botte à botte, de longues heures, sans rien faire, l'un que soupirer, l'autre que regarder haineusement la nature. Gresloup regrettait qu'on se détournât de l'Angleterre. Il demanda les moyens de permuter afin de franchir le détroit en compagnie du corps expéditionnaire. Héricourt et le colonel l'avertirent que tout marchait vers l'Autriche. Payés soixante millions par Pitt, les Russes et les Impériaux se coalisaient pour la troisième fois. Leurs troupes menaçaient les territoires de l'Electeur de Bavière, notre allié, semblaient vouloir franchir l'Inn pour pénétrer ses Etats. On se battrait encore sur les rives du Danube et dans les forêts bavaroises. «Tu verras, mon cousin, les jolies filles. Des cils sombres sur des yeux clairs…—Comme les filles du pays de Galles, laissa-t-il échapper.—Ah! ah! vous fûtes galant avec les Galloises, Monsieur, insinua l'élégiaque?» Gresloup ne répondit point, mais il montra une tabatière de vermeil qui enchâssait la miniature ovale d'une jeune femme au teint rosé; de grands yeux gris souriaient mieux que sa bouche minuscule. «Moi, dit Bernard, j'ai une petite fille dont les yeux ressemblent à ceux-ci, mais un peu plus bleus.—Mme Héricourt a les yeux de sa fille, rappela le colonel.—Et ceux de son petit-neveu, Edouard de Praxi-Blassans… Dis-moi, cousin, qu'as-tu fait de ta Galloise?—Un mari jaloux la tient enfermée dans une maison de leur pays; il la tue lentement de ses reproches.—Avouez qu'il vous a surpris.—Oui… J'espérais la revoir outre-mer avec l'aide de l'Empereur.—Hélas!…Hélas!…» Le jeune homme pâlit tant que l'élégiaque tendit le bras pour le soutenir, et cette défaillance étonna les officiers. «Comme il l'aime!—Ah! les yeux clairs, les yeux clairs!…» soupira Bernard, qui pensait à Aurélie, dont le fils gardait le regard de la fillette bavaroise prise à Mœsskirch. Il chercha des raisons singulières qui le satisfissent. Un jour, Edouard aimerait Denise. Les yeux clairs se promettraient aux yeux clairs. Verrait-il ce jour-là? Verrait-il la joie d'Aurélie? Vivraient-ils, par ces enfants, ce qu'ils n'avaient pu vivre, eux, de leur tendresse? Eprouveraient-ils cet amour attendu par leurs deux cœurs, comme il goûtait aux lèvres de Virginie l'âme secrète de la sœur? Pour ces enfants, réunir les délices de la terre, créer la fortune féerique qui dispense d'inquiétude, de mesquineries, de laideur; il accomplirait cette œuvre. Il créera de sa force le paradis dont les palmes s'inclineront sur le couple passionné. Sa force tentera les héroïsmes qui soulèvent l'enthousiasme des soldats, qui les enivrent et leur donnent la démence de vaincre.

Il se concevait robuste, maître sur les hommes dont la chanson peuplait l'air. Il se raffermit en selle, planta la main sur la hanche, sourit à son rêve. Les trompettes saluaient de leur fanfare les maisons d'un village; les enfants s'étonnèrent des plumets rouges, des bonnets à poil grandissant la compagnie d'élite, des casques de cuivre aux longues chevelures, des habits verts, des plastrons rouges, des culottes grises, des carabines pendues aux larges baudriers blancs, des chevaux dociles, hochant leurs lourdes têtes et s'émouchant de la queue.

Passé le village, on rejoignit une colonne de fantassins qui se hâtaient dans la fraîcheur matinale. Quatre hommes portaient le cinquième sur un brancard composé de fusils et de capotes. À tour de rôle ils se soulageaient ainsi. Beaucoup boitaient, s'aidant de bâtons: «Paraît que l'Empereur fait la guerre avec nos jambes!—Hé, plaisantaient-ils, conscrit! prête-moi ton biquot; je te laisse mon havresac. Il a du poil aussi, c'est son frère.—Où que tu vas, fiston? Chez Mme La Gloire, chercher un bâton de maréchal pour rapporter à la payse.—Bonne chance, Masséna!—Au jour de ton sacre, Buonaparté!—L'Empereur a promis du bien… À ceux qui se conduiront bien… Dans l'infanterie française, ai, se!—Range-toi, pousse-caillou.—Quand je voudrai, ramasseur de crottin.—Hé, Marius, t'as pas pris ton congé, mon bon?—Et toi?—Moi, je gagne des galons, et je vois du pays. C'est plus drôle que de vendre du poivre en cornet derrière ma vitrine.—Nondain, ma fine, salut sous-officier.—Ah bien! t'es joliment grossi. Je le dirai à ta tante.—Ça me profite le bon air. On crève de la toux, dans le village.—Capé dédiou, adjudant Cahujac, on va se promener, donc, dans les Allemagnes!—Et un fameux voyage, té!—T'as laissé tes vignes, cousin!—Elles feront du vin sans moi. Nous voilà tous conscrits, Najac.—Comment va le métier?—Pas trop mal à mon nez. Je me dégourdis les jambes.—Et Flore?—Elle refuse un promis qui n'a pas été soldat, comme toutes les filles de Gascogne, té.—En Picardie, c'est tout de même, mon p'tiot, ch-ti'-là qui se marie sans avoir porté le plumet, il est bien sûr de l'être!—Vive l'infanterie légère! Qui s'en va-t-à la guerre. Pour arriver tout de-go, à Marengo!—À Marengo!—Tiens, mon herboriste qu'est devenu dragon!—J'ai vendu mon fonds, cloutier.—Et moi, ma roue. En v'à un commerce!—Ça donne envie de cogner quand on voit partir les autres.—Parbleu. On pourra dire qu'on en était.—Et le petit Corse sait bien où il nous mène.—Avec lui on dansera au bal des Triomphes!—Vive l'Empereur, mon ancien!—Vive l'Empereur, conscrit!—Tâche voir de ne pas marcher sur mes guêtres, blanc-bec.—Il fallait te passer de la chandelle sur la plante des pieds.—On en mettra dans les caissons du régiment, si on continue l'allure…»

Partout les fantassins comblaient les routes. Leurs habits couverts de poudre, leurs pieds saigneux, la sueur ruisselant sous les jugulaires de cuivre ne décourageaient pas les figures enfantines des conscrits. Derrière une ligne de faisceaux, tout un bataillon, tombé sur l'étendue, ronflait les pieds nus, les ampoules à l'air. Des charrettes de paysans louées par la bienveillance de quelques-uns portaient les charges de havresacs. Tour à tour défilaient les uniformes bleus de l'infanterie légère, les uniformes blancs et bleus de l'infanterie de ligne, les uniformes rouges et noirs des canonniers suivant leurs pièces de bronze, basses sur roues et tirées par les attelages du train.

Les sergents à chevrons avaient des figures sévères devant la turbulence du troupeau. Mais les jeunes soldats affectaient la crânerie. Aux carrefours des bois, on rencontra des hussards marrons à pelisses bleues, puis des hussards gris à pelisses grises, des hussards azurés à pelisses écarlates, des hussards écarlates à pelisses blanches. Les poussières des escadrons se mêlaient, noyèrent l'infanterie perdue pour ses états-majors qui tâchaient d'y voir, en poussant leurs montures dans le nuage. Et tous ces corps évoquaient leurs titres de gloire, avec le nom d'un général illustre: dragons de Bourcier, hussards de Lassalle, cuirassiers d'Hautpoul.