À mesure que se multipliaient les rencontres, la joie des hommes sonnait plus fort. Les plaines et les coteaux de la Champagne se couvrirent de bataillons apparus au détour des chemins ou descendus des vignes, derrière les caisses à l'épaule des tambours. Le soleil séchait la terre battue par cent mille pas. Les drapeaux roulés dans leur gaine dépassaient les compagnies d'élite. Des chiens tiraient la langue au flanc des colonnes en bonnets de police. Les mules entraînaient les cahots lents des charrettes. Un brouillard de poussière s'élevait au ciel. Les hommes y passaient, tels que d'imprécises cohues d'ombres, seulement révélées par le tumulte des voix ivres. Car la soif devenait grande. Les paysans penchaient leurs tonneaux à la porte des métairies; et les bonnes femmes remplissaient les chopes que se disputaient cent mains sales offrant des sous et des livres, la plupart du temps refusés, aux soldats de l'Empereur, que les Champenois abreuvèrent gratis. «Par ici les enfants.—Tiens, voilà du bon cidre; à la fraîche!—Comme tu as chaud, mon pauvre petit… Il est si jeune! On dirait mon Narcisse!—Ah bien, mon garçon, tu vas devenir général, pour lors!—Ou vice-roi, grand'mère!—Doux Jésus! doux Jésus! que je suis si vieille et que je vois ça, tout de même.—Toi, tu vas à la grande guerre?—Et ta maman?—Elle a encore mes deux frères.—D'où tu viens, comme ça?—De la mer.—Où tu vas.—Sait-on où il s'arrêtera, lui!—Ah! c'est un homme!—Encore un verre!—À la santé de l'Empereur-Roi!—Ouste, les traînards… Veux-tu ramasser ta giberne, roussot; tête de Breton!—Mon commandant!—Que voulez-vous?—Nous sommes, dans le régiment, trente-quatre du pays. On voudrait faire une visite aux parents, puisqu'on passe aussi près.—Avez-vous un sous-officier?—Le maréchal des logis Landry.—Landry? vous répondez de vos hommes?—Oui, mon commandant.—S'il en manque un à Strasbourg, c'est vous que je fais fusiller. Accepté?—J'accepte, mon commandant.—Allez embrasser vos parents, mais laissez vos chevaux à l'escadron.—Merci, mon commandant. En route, vous autres. Faites attention à ma peau.»
On laissa les plaines sèches, les coteaux ornés de pampres. On aspira les fraîcheurs dans la forêt des Vosges. L'infanterie fut dépassée. Aux abords des villages nichés dans les courbes, les lignes de chevaux nus bordaient les murs en pisé des fermes. Les états-majors trottaient autour des berlines emmenant les généraux. Au pas, les chevaux montèrent, descendirent les sentes qui contournaient les roches grises hérissées de sapins. Il passa des troupeaux de bœufs conduits par des gars en culottes et en gilets carrés. Corbehem mangea des fromages succulents, et Flahaut but de la bière forte. Les soldats dormirent dans les granges. Bernard retrouva ses sommeils d'enfant sur les paillasses villageoises, les réveils au chant du coq, dans la chambre basse blanchie de chaux, parmi les armes pendues aux clous des solives goudronnées. Il s'amusa des vieilles gravures que traverse un Juif-Errant en manteau vermillon, ou qu'habite la servante accusée pour les larcins de la pie voleuse. Il fit rire l'aïeul paralysé dans son fauteuil de paille et prêta son sabre au gamin ébaubi de tant de bonheur.
Les conscrits saluaient l'aube de leurs cris gamins. Tous se remuaient, qui blanchissant le buffle avec la pierre, qui grattant ses bottes, qui menant à l'abreuvoir les files d'animaux paisibles. On étrillait les croupes. On brossait les queues. On sanglait les selles. On coiffait les chevaux de leurs têtières. Les Bretons achevaient leur pain. Tréheuc bousculait les retardataires. L'adjudant Cahujac criait ses reproches et forçait les Provençaux à fourbir leurs casques ternis. Marius frappait son sabre contre terre pour attirer l'attention des flâneurs qui plaisantaient la cabaretière, heureux de leur aise en gilet de peau, le gland du bonnet frôlant l'épaule… Les Tourangeaux, méthodiques, coupaient leurs croûtons dans la vapeur de la marmite. Méticuleux, le capitaine Pitouët inspectait les harnais et les boulets des chevaux qu'on amenait par deux sur un rang. De toutes les portes sortaient des hommes enfilant l'habit vert et bouclant leur ceinturon. Les paysans remplissaient, pour le coup de l'étrier, les verres des Lorrains: «Ah! ah! disait l'élégiaque. Voici les sapins noirs et les roches grises, les grands hêtres, les chênes trapus, les défilés tortueux, les ruisseaux rapides qui sautent au fleuve. Héricourt, nous foulons encore les terres germaniques qui boivent, depuis tant de siècles, le sang des races. Sapins mélancoliques, vieux burg juché sur le roc inattendu, toits moussus de la petite ville tassée dans la bague de ses sombres remparts, croix de fer surgie au faîte de l'église blanche, cigognes criardes perchées aux trous des cheminées, tombereaux boueux chargés de foin que traînent les bœufs blonds, et que mène un blond lourdaud; ciels changeants, graviers des routes claires, vous entourerez encore ma tristesse! Votre écho répétera la plainte d'un cœur infortuné. Oberman et toi, tendre Werther, fûtes-vous dans ce pays où s'entretuent les peuples depuis les origines. Quels souvenirs funèbres s'accorderaient mieux avec l'état de mon âme. Ô René, qui aimas Lucile, n'est-ce pas ton crime qui se pleure dans le sanglot perpétuel du ruisseau? Gresloup, Gresloup, mon jeune ami, regarde si ces bois diffèrent de ceux où le cavalier de la ballade entraîne, au coup de minuit, sur la croupe de son coursier noir, la pâle fiancée. Les morts vont vite! On entendra, cette nuit, la chasse diabolique du seigneur poursuivant son frère sauvage. Héricourt, qui laisses une épouse chère, et toi, lieutenant, dont le cœur regrette l'adorée qu'un jaloux torture, dites si d'autres sites conviendraient mieux à notre âme éprise des hasards guerriers où l'on embrasse enfin la chance de la mort?»
Il étreignait son cœur entre les agrafes de son habit. Gresloup baissait la tête. Edme Lyrisse se désespérait avec eux de ses orgueils méconnus. Cependant il apprit à se servir de la trompette. Cela permit de lui faire coudre les chevrons blancs et rouges sur les manches, de mettre une crinière écarlate à son casque. Il remplaça près de Bernard un collègue. Avec le colonel bonasse et taciturne, ils constituaient le groupe précédant la colonne.
En peu de temps ils connurent leurs espoirs. Gresloup prétendait, à l'exemple d'autres lieutenants, devenir maréchal, ou prince afin que son autorité brisât les résistances du mari jaloux. Le colonel demandait à ne pas perdre son régiment qu'on offrirait, craignit-il, à un émigré de beau nom. L'élégiaque cherchait la distraction du péril pour calmer ses chagrins. Edme pensait aux femmes des villes conquises, à la fortune gagnée par le jeu et dépensée en orgies magnifiques. Bernard Héricourt souhaitait une position d'inspecteur aux revues, puis d'intendant général; aidant dès lors aux commerces de Caroline, il centuplerait la richesse de la race, pour le bonheur féerique de sa fille aux yeux clairs, du neveu aux cils sombres, unis dans un amour qui passionnerait Aurélie.
Il voyait cela sûr et proche. Les temps couleraient vite. Les canons tonneraient, de fleuve en fleuve. Les villes ouvriraient leurs portes. Les généraux caracoleraient. Les peuples vaincus défileraient. La Révolution soumettrait le monde. Emporté par une décharge d'artillerie, Napoléon laisserait la place au plus glorieux, à lui, Bernard, dont le caractère romain étonnerait l'histoire. Il ressusciterait Brutus et Scipion, la grandeur de La Ville enfin triomphante sur tous les barbares.
De ce rêve il s'hallucina, déjà maître, entre les pentes des forêts, parmi le tumulte des escadrons dociles à son geste. Les cités qui se déployèrent dans les plaines, à la sortie des bois, il les prévit siennes, pavoisées à ses couleurs, l'applaudissant de leurs cloches. Il chevaucha dans une atmosphère dorée, riche en parfums pris aux gazons et aux arbres. Il se glorifia d'entraîner à ses éperons le bruit du régiment.
À l'entrée dans Strasbourg, comme il marchait devant la division, il eut presque la croyance, en certaines minutes, de triompher pour lui-même. Un concours immense de peuple venu des campagnes comblait les rues. Les voix de la cathédrale annonçaient la liesse des citadins. Les drapeaux tricolores pendaient aux fenêtres pleines de figures jolies ou amicales. Gracieux, pimpant, Edme, la trompette sur la cuisse, riait aux sourires des filles accoudées le long des balcons, tandis que les camarades soufflaient dans l'airain le salut du régiment aux antiques maisons coiffées de longs toits moussus; leurs rebords abritaient le crépi des murailles que contenaient les croix de poutres visibles.
Héricourt logea dans une demeure vénérable. Minuscules et verts, les carreaux s'enchâssaient entre des chimères sculptées dans le bois des fenêtres. Il mangea de copieuses choucroutes au jambon rose offertes par un vieillard en tricorne, en guêtres de toile, et qui cachait sous les vastes pans de sa redingote des mains frileuses. Coiffées de nœuds de soie noire, ses grasses filles s'empressaient, timides, rouges, et pâles lorsque l'élégiaque caressait du regard leurs rudes poitrines écartant le corset de velours aux broderies de jais. Elles attendaient la venue de l'Empereur. En vue de cette visite, les servantes grattaient le plancher avec un tesson de verre et ciraient les bahuts emplis par l'odeur du pain. Dehors aussi, partout, on nettoyait les façades. Au faîte des échelles, maints artistes redoraient les bêtes héraldiques des enseignes.
Les habits bleus des cuirassiers, les habits verts des dragons, les pelisses écarlates des hussards paraient les corps alertes assaillant les poêles où se vend la bière dans des pintes de faïence à couvercle d'étain. Pour les saluts militaires, les mains s'élevaient à la hauteur des bonnets de police. Des bandes de gamins mal culottés admiraient la magnificence des soldats, heureux et trinquants. Aucune appréhension ne chargeait les mines des conscrits imberbes qu'amusaient le bruit de la guerre et le nouveau pays. Les vétérans menaient les autres aux bons endroits connus de leur mémoire. Tant de fois ils avaient, sous la République Indivisible, passé le Rhin par les ponts des villes, afin de défendre contre les Impériaux leur foi libertaire. Ils montraient la grande horloge aux jeunes Champenois ébahis, qui retenaient leurs sabres, soucieux de ne pas heurter les dalles de la cathédrale. Tous riaient de l'enfant qui frappe la cloche avec son thyrse et sonne le premier quart de l'heure, de l'adolescent qui marque les demies avec sa flèche, du guerrier mâle dont le glaive heurte le bronze pour le troisième quart, du vieux qui le cogne de sa béquille, pour le quatrième. Ils riaient de la mort elle-même et de son os tapant la cloche selon le nombre des heures. Au dehors, les vieilles statues des saintes et des reines les étonnaient par leurs jambes hautes, leurs tailles graciles et leurs visages durs. Ils préféraient le souvenir des compagnes laissées aux boutiques de France.