Les Autrichiens survivants tombaient assis dans la boue, devant les chevaux écorchés des vainqueurs.
Alors Bernard contempla toute la réserve de cavalerie stationnant à droite et à gauche, sur une ligne régulière. Elle prolongeait la force de sa brigade, à droite, jusque les bois de l'horizon, où les grenadiers d'Oudinot formaient un peuple immobile. À gauche, derrière la gronderie intermittente des canons, les colonnes autrichiennes battaient en retraite sur Ulm, averties désormais de leur sort.
«Mon trompette?…» demanda Bernard. Personne ne l'avait vu, ni de ceux qui respiraient à pleins poumons, ni de ceux qui imbibaient d'eau les plaies du pauvre cheval gris, ni de ceux qui regardaient au jour le trou du manteau, ni de ceux qui recomptaient les menues choses mises en leurs poches et dont ils avaient craint la perte dans la bagarre. Le major le crut pris ou mort, ce garçon si joli, si farceur. Comment l'aller redire à la division Nansouty, où le père bivouaquait? D'ailleurs, le colonel appela. Un coup de baïonnette avait crevé sa bandoulière et froissé l'une des côtes. Tombé de cheval en voulant éviter le horion, il s'était, de plus, luxé le bras. Le torse nu, pendant que le chirurgien le bandait, il injuriait, assis sur son manteau, les conscrits et leur stupide hésitation. Les replis du ventre débordaient la culotte. Son brosseur lui frictionnait le bras avec du cognac. De l'autre main, il désignait les soldats qui, le casque pendu au coude et le sabre traînant, s'empruntaient leurs bidons. «Vois-tu, Monsieur, ces sacripants-là mériteraient de faire l'étape à pied, devant les trompettes et l'habit retourné. Ce n'est pas digne de porter l'uniforme! On les gâte trop aussi. Le régiment n'est pas une nourrice! Tonnerre de sang!… Ils m'ont perdu vingt-deux chevaux. Ils se cachent derrière. Ils appuient sur le mors pour se faire un bouclier de leur monture… Ah! je vais leur en faire voir, moi, du pays… Major, faites donner l'avoine, et je passe la revue des fistons… Gare au premier qui…»
Bernard le laissa. Il ne jugeait point très mal ces jeunes gens. Cinq étaient morts, huit fortement blessés, quatorze autres légèrement, sans compter ceux contusionnés par les coups de baïonnettes et les coups de crosses, les balles perdues. Mais la compagnie d'élite vivait en liesse. Elle ne s'était engagée tant que pour tuer un colonel et ses officiers d'état-major régimentaire, dont elle avait retourné les poches. Les vétérans se distribuaient les pièces d'or et les bagues. Dans leurs courroies de portemanteau ils bouclaient des paires de bottes magnifiques, des paquets de vêtements. Quand Bernard repassa le lieu où ils avaient combattu, il retrouva neuf cadavres dénudés, avec d'horribles balafres aux ventres. Il cherchait Edme à travers le plateau jonché de fusils, de gibernes, de schakos et de bicornes, de petits papiers qui avaient été les enveloppes des cartouches. En certains endroits, le piétinement des soldats avait défoncé la terre. Des chevaux abandonnés agonisaient, relevaient leur lourde tête qu'ils laissaient ensuite retomber avec résignation. Le major reconnut la jument blanche dépouillée de la selle, de la bride et de la chabraque verte. Tout auprès, en sa crinière écarlate, l'enfant restait étendu. Son beau-frère se blâma de ne rien ressentir qu'une compassion verbale à l'égard de Virginie et du colonel Lyrisse. Ne fallait-il pas qu'il pérît des hommes pour cette immense besogne de glorifier la Nation libre?
Il arrêta sa monture. Les mouvements respiratoires animaient le corps, certainement: «Edme!» appela-t-il. L'adolescent sortit de ses bras une figure en pleurs…«Eh bien! Edme?… Vous êtes blessé, mon petit?..—Je ne sais pas.—Où souffrez-vous?—Partout, je suis tombé. Ils m'ont frappé à coups de crosse dans le dos.—Pourquoi n'appeliez-vous pas? La compagnie Corbehem, du moins l'une de ses patrouilles a dû passer ici.—Je n'ai vu personne. Je croyais qu'on me laisserait là…» Il se mit debout. Ses reins et ses jambes lui faisaient mal. Il boita, et, tout à coup, se reprit à pleurer, sanglotant. «Edme! Voyons! Vous êtes un homme, mon garçon, de l'énergie! saperlotte… je vais descendre de cheval, vous le monterez… C'est votre selle et votre fourniment?—Oui, j'ai désharnaché ma jument pour qu'elle souffrît moins avant de mourir.—Edme! À cheval, mon enfant!… Où avez-vous mal?—Partout.—Alors ça va bien. Buvez un peu de cognac…»
Bernard le soupçonna d'avoir fait le mort, peut-être afin de déserter. Il l'affermit en selle, et ils regagnèrent les lignes du régiment. Le major ne demanda jamais d'explication sur cette crise de faiblesse. D'ailleurs le chirurgien dut panser les épaules du trompette bleuies par les coups de crosse. L'enfant s'était évanoui après la chute de cheval. Avait-il craint qu'on ne l'oubliât? Avait-il redouté de mourir, par peur de blessures imaginaires? Ce fut ce qu'il avoua plus tard.
On se remit en marche le long des prisonniers que les escortés emmenèrent sur la rive gauche du Danube, Edme reçut le cheval d'un homme tué.
Huit jours, le régiment s'embourba, par les chemins unissant de petits villages pauvres. Une seule grange y abritait cent hommes. Les uniformes s'abîmèrent; les manteaux s'effrangeaient et pourrissaient à cause de la pluie. Lannes et Ney acceptèrent mal de passer aux ordres de Murat. Les divisions bataves de Marmont laissèrent leurs chaussures dans la glaise. Napoléon vint et visita les bivouacs, les positions. Il paraissait triomphant. Il arrêtait les soldats en route pour leur démontrer sa victoire acquise dès le premier coup de canon. Aux pauvres gens fourbus et cuirassés de fange, il déclarait, maintenant son cheval au milieu de leur cercle attentif: «Soldats, je suis content de vous. Le général Mack et ses quatre-vingt mille hommes nous appartiennent. Le maréchal Soult est sur l'Iller devant l'ennemi. Le maréchal Davout est à Dachau, prêt à nous porter aide ou à soutenir le maréchal Bernadotte, qui vient de rétablir notre ami l'Électeur dans sa capitale, Munich, et qui marche au-devant des Russes, et qui pousse devant lui l'arrière-garde du général Kienmayer, rejetée par vous loin du Danube. Ici la division Mahler a enlevé les trois ponts de Gunzbourg. Ma garde est à Weissenhorn. Nous réunirons cent mille hommes entre Ulm et Memmingen, sur un espace de dix lieues… Vous êtes des soldats victorieux. Montrez à l'Europe que les Français savent venger promptement les injures faites à leurs drapeaux. Des insensés vous provoquent pour une guerre injuste. Faites-leur sentir le poids de vos armes invincibles…»
Il pérorait en désignant des points vagues, à l'horizon qu'on n'apercevait pas derrière la tombée de neige fondue. Mais, en son regard fort, les soldats lisaient la certitude de vaincre. Ils redressaient l'échine, malgré le quadruple poids de vivres chargeant leur dos, celui des armes, des munitions, des fagots assemblés pour les feux de bivouac, malgré la boue où ils enfonçaient jusqu'aux jarretières, malgré l'eau dégouttant par les visières des schakos, les poils des grands bonnets, les cornes des chapeaux verdis. Le troupeau bossu reprenait sa marche en excitant la commisération des mères bavaroises, qui regardaient cela de leurs balcons couverts par les toits avancés. D'autres bataillons arrivaient contre l'empereur. Lui, répétait les mêmes phrases brèves, déclamées vite avec un geste trouant la pluie vers les directions mystérieuses. Et il semblait à tous ces hommes exténués que l'air s'emplissait, sous sa main, de légions triomphales, accourues pour leur gloire, leur fortune et leur joie. D'un coup d'épaule, ils rehaussaient la bretelle du havresac sur leur dos en voûte. Ensemble ils criaient: «Vive l'Empereur!» et puis, à la voix du sergent, repartaient, avides de péril, curieux de leur courage à l'épreuve, déjà fiers d'une prochaine apothéose. Lui galopait plus loin. La silhouette engoncée diminuait vite parmi l'essaim d'état-major aux manteaux ruisselants que les chevaux secouaient.
—Ah! lançait Cahujac, quel homme, tout de même, celui-là. Il n'a pas peur.