—Hein, Pitouët, le voilà ton empereur, mon garçon… Il ne couvre même pas ses bagages, et il laisse couper sa communication… Heureusement que Soult a enlevé Memmingen et ses cinq mille hommes de garnison: nous aurons peut-être comme ça une deuxième place d'appui avec Augsbourg… Nous voilà bloqués au milieu de la Bavière à cette heure… Les Austro-Russes nous menacent à l'est, l'archiduc Ferdinand au nord, Mack à l'ouest, et si le prince Charles revient d'Italie par le Tyrol, nous l'aurons au sud… Eh bien! moi, j'ai toujours dit que ça lui arriverait un jour ou l'autre, à ton empereur, cette affaire là! Ça ne réussit pas éternellement de se fourrer entre le loup et le renard.
—C'est la théorie de la manœuvre d'armée enlignes extérieures, expliqua le major.
—Hé! Je m'en f… bien de sa théorie, et de ses lignes extérieures, Monsieur!… Voilà où nous en sommes… à présent… Des rats pris dans une ratière. C'est mon avis.
—Praxi-Blassans me disait à Strasbourg que nous trouverions ici la fin de nos triomphes.
—Il m'a l'air d'un malin, tu sais, Monsieur, ton beau-frère. C'est mon avis, à moi, hein?
Le long des rangs, la nouvelle se propagea, s'exagéra: «L'empereur?—Sait-on?—Le trésor de l'armée est pris.—La communication est coupée.—À Munich, les Russes assiègent Bernadotte.—Ecoute-le.—Il dit que les coureurs de l'archiduc Charles ont été vus à la descente du Tyrol par l'arrière-garde du maréchal Soult.—Les troupes de Mack reprennent l'offensive contre le plateau. Nous allons y marcher.—Tenez, voilà le corps de Lannes qui défile par colonnes sur la gauche.—Ça y est. Nous sommes f…—Chacun son tour.—On va pourrir dans les prisons de Moravie.—Ou sur les pontons anglais.—Tu peux écrire à ta famille, Jean.—Moi qui voulais devenir vice-roi.—Et moi connétable!—Oh! les Corses, c'est traître.—On l'a bien dit, en Brumaire.—Vous n'avez pas voulu croire.—Les tyrans ramènent Capet et sa clique.—Les patriotes paieront les violons!—Ça va être notre tour d'aller crever de fièvre à Saint-Domingue, comme ceux de l'armée du Rhin.—Ce bandit de Buonaparté en a-t-il fait périr, là-bas, des braves qui aimaient trop la République!—Des cent mille hommes, que je te dis.—Voilà ce que c'est.—Fallait pas le laisser faire.—Bon, le canon qui recommence à gueuler.—Où çà?—Sur le plateau, après le couvent d'Elchingen!—Les Autrichiens qui attaquent!—Parbleu ils nous savent bloqués!—Regarde-moi cet aristo dans la calèche! Il ferait mieux d'étudier ses cartes et d'assurer le service des reconnaissances!»
Dans une large voiture de campagne, les généraux de la division prirent les devants au trot d'un attelage qu'un postillon conduisait. Ils feignirent de ne rien entendre, de paraître attentifs à ce que l'un regardait dans sa lunette, dont il allongea les cylindres. Leurs chevaux d'armes, derrière la voiture, trottaient aux mains de chasseurs d'élite haut panachés d'écarlate. Il y eut des ricanements de colère, aux bouches des bas officiers, un long murmure des soldats ensevelis dans leurs grands manteaux. C'était un singulier véhicule contenant deux banquettes de vis-à-vis, reliées au milieu par une autre tout étroite, sur laquelle s'étalaient cartes et plans. Un adjoint d'état-major occupait la quatrième place avec de gros portefeuilles en piles sur les genoux. Deux fourgons clos suivirent. On entendit à l'intérieur un bruit de vaisselle dansante. Aussi les quolibets partirent de tous les rangs.
—Ne cassez pas les bouteilles, les marmitons, ça gâterait la volaille.
—Bois un coup à la victoire des Autrichiens!
—Silence dans les rangs! cria Bernard indigné…