—Colonne, en avant!
Les chevaux mâchèrent le mors, et la division s'ébranla… On gravissait la pente d'Elchingen. Les premières maisons parurent trouées par les bombes, et ne tenant plus qu'à l'aide de leurs croix de poutres. Les prisonniers avaient seulement rejeté les morts sur les côtés des rues tortueuses. L'eau des ruisseaux refluait contre leurs faces vertes, noyant leurs chemises jaunes et leurs poings, serrés par la douleur des agonies. Bien peu avaient encore leurs uniformes; plus un n'avait de chaussures. Les détrousseurs de cadavres étaient passés. Des culottes et des basques d'habit, toutes les poches sortaient à l'envers. Nulle âme vivante ne se montra. Des chattes miaulaient sur les toits, lamentablement; quelques chiens flairaient le sang sur les corps nus de petits rustres gras, de citadins aux visages fatigués, de colosses formidables tombés d'une masse, d'enfants chétifs que la mort avait rendus sévères, et dont elle avait mouillé les mèches sur les tempes creuses.
«Tiens, mon vieux, voilà comme sera ta viande tantôt!» se disaient les dragons. Ou bien ils plaisantaient les choses mobilières en évidence dans les maisons démantelées; la robe de femme jetée sur une chaise, le plat oublié, la bouteille vide au coin d'une table, l'horloge de bois continuant son tic tac à l'angle du mur lézardé, les dépouilles des moutons abattus dans une cour et qui emplissaient une charrette avec les os et les intestins laissés par l'appétit repu des maraudeurs. Plus haut, les Guides de l'empereur se tenaient à la tête de leurs chevaux bridés. Ils prétendirent que Murat et lui avaient une entrevue dans le couvent d'Elchingen; et l'on sortit du village pour occuper un plateau boisé. Sur les ondulations de gauche, les masses d'infanterie attendaient derrière les faisceaux, autour des voitures de cantines, tandis que, par les chemins, se succédaient des caissons régimentaires et des attelages d'artillerie allant au bruit du canon. Lugubre, il tonnait par coups distincts.
On resta là beaucoup de temps. On trottait d'heure en heure pendant une demi-lieue. La réserve de cavalerie s'assemblait. Le soleil finit par percer les nuages. Il éclaira les casques d'un peuple de dragons en ligne. À un moment, on aperçut, entre des bois, les trois tours de la cathédrale d'Ulm dans un fond où crépita tout le jour de la fusillade, où se précipitèrent, à midi, les détonations des pièces. «Voilà, voilà! Napoléon jette Lannes et Ney sur les pentes qui approchent la citadelle, déclama Pitouët, ravi. C'est un fameux homme tout de même! Si l'ennemi nous entoure d'une bague de fer, comme vous dites, il va d'abord briser le chaton.»
En effet, les infanteries peu à peu s'écoulèrent par les ondulations de gauche vers les fonds et la ville. Des convois les remplacèrent: les voitures grises de la compagnie Breidt, les équipages d'état-major, les charrettes des petits trafiquants qui portaient chacune un baril d'eau-de-vie, et des femmes en haillons enveloppées de châles, accroupies sur le siège, derrière les croupes des mules.
«L'idéal d'un peuple! L'eau-de-vie et les filles, le rêve et l'amour,» dit l'élégiaque.
On avança davantage l'après-midi quand le canon se fut mis à gronder par devant. Et le bruit courut qu'on marchait au secours de la division Dupont engagée avec les troupes de l'archiduc Ferdinand ou du général Werneck. Cela rendit toutes les inquiétudes. Le colonel reçut l'ordre de prendre une allure rapide, et l'on dépassa les unités de cavalerie, qui attendaient les ordres à la tête des chevaux. Les officiers, assis sur leurs manteaux, interrompaient leurs causeries pour avoir des nouvelles qu'on ne pût leur donner. Le major prit la tête avec son escadron. Le colonel trottait ensuite devant la compagnie d'élite et les sapeurs. La troupe de l'élégiaque fermait la marche. Mais lui demeura près du major pour démontrer à Edme comment les impénétrables forêts de Germanie s'étaient, depuis les allégations de Tacite, éclaircies. Edme gardait le silence, soucieux de la bataille qui les entourait sans qu'ils vissent rien. Aux monts dominant Ulm, l'artillerie aboyait, furieuse, derrière la gauche. En face, plus loin que les bois où l'on trottait, des détonations se rapprochèrent, et ils finirent par tomber sur un poste de voltigeurs loqueteux, encroûtés de boue, qui appartenaient aux régiments légers de la division Dupont. Ces hommes annoncèrent qu'on tiraillait depuis la veille contre le corps isolé du général Werneck. L'ennemi semblait alors vouloir se retirer par Nordlingen. Ils étaient là pour observer la route. Les pauvres gens se battaient depuis six jours contre des forces cinq fois supérieures. Ils n'en pouvaient plus. Quatre dormaient dans l'herbe et ne se réveillèrent pas. Les dragons offrirent de l'eau-de-vie pour tremper le biscuit qui cassait les dents des autres. Il y en avait quelques-uns de blessés. Des mouchoirs à carreaux bandaient leurs mâchoires sanglantes et des mains crevées.
Ils profitaient cependant de la halte pour nettoyer leurs fusils et redresser leurs baïonnettes.
Plus loin, on reconnut les pelisses blanches au dos des vedettes du 1er hussards. Ils allaient doucement, selon le pas de leurs petits chevaux poilus, le long des arbres. Leur capitaine, jeune homme qui buvait dans une timbale de vermeil prise à l'opulente cantine de son porte-manteau, expliqua tout de suite la bataille, au moyen d'une éloquence inépuisable. De son ongle admirable, et sur la carte de Pitouët, il marqua les positions de l'ennemi, le trajet accompli depuis cinq jours aux environs d'Ulm pour empêcher vingt-cinq mille Autrichiens de forcer l'investissement. Il indiqua la route, et la direction. Ses chefs tâchaient de déborder légèrement la droite ennemie.
L'approche du péril rendit à Bernard cette fièvre guerrière dont il aimait souffrir. Rien ne lui sembla plus mériter son attention. Courir à la tête de ses hommes et parvenir juste au point cherché par les hussards; dominer alors la marche de l'archiduc Ferdinand, cela devint la seule chose qui méritât de vivre. Il craignit que le soir ne s'assombrît avant qu'il le pût et lança la compagnie Cahujac à travers bois. Gresloup resta près de lui avec vingt chevaux. Ulbach et ses Alsaciens filèrent droit sur un village afin d'interroger les habitants. Les habits verts eurent vite diminué dans l'encaissement du chemin creux.