Cahujac, le trouvant ainsi, le crut mort. Il le fit porter sur le revers du talus, parce qu'on attendait une batterie à cheval qui monta la côte au galop dans le claquement des fouets et le tintamarre des ferrailles. Les roues jetèrent la fange sur la figure du trompette, qui ne remua point. Les Tyroliens rentraient sous bois. Il eût fallu de l'infanterie pour les y forcer. Cependant l'escadron de l'élégiaque mit pied à terre, descendit dans le chemin creux, remonta l'autre crête pour soutenir la batterie de deux pièces que disposaient les artilleurs actifs, embarrassés un peu par leurs sabretaches, leurs pelisses et leurs bonnets de poil.

L'élégiaque, ayant distribué les pelotons de sa 1re compagnie sous le couvert, revint au trompette et le contempla du haut de son cheval. «Pauvre enfant, murmura-t-il, un père infortuné va pleurer ta jeunesse sitôt fauchée par un implacable destin… Mais, que vois-je? Ton sein palpite. Tu respires! Tes yeux s'ouvrent, étonnés de renaître à la lumière. Ah! cher ami, que de joie pour mon cœur!» Il glissa vite de selle, bien que le premier coup de canon éclatât, semant la mitraille dans les branches qui de toutes parts tombèrent. Edme reprit ses sens. «Pose ta tête, enfant, sur le sein d'un ami; tu souffres? C'est là ta blessure. Le fer a seulement transpercé la chair extérieure… Tu vivras, cher Edme, pour consoler un père!» Il le releva, prit dans sa fonte un mouchoir qu'il imbiba, et en frotta la plaie. Le jeune homme regardait avec inquiétude, tout étourdi, ayant de la peine à se tenir sur les bottes. Il ôta son casque et sourit. «C'est peu de chose…» Appuyé sur un sabre, il marcha jusque le cheval, qui se calmait aux mains d'un Gascon. On le hissa vite en selle, car un second coup de mitraille secoua l'air; la pièce recula contre le pointeur; une décharge générale de l'escadron à pied tonna presque aussitôt. L'on vint dire que les Tyroliens disparaissaient sous le couvert. Cahujac rallia ses hommes et gravit le chemin creux déserté, en même temps que la 1re compagnie de l'élégiaque fouillait le bois. En selle, Edme se déclara brave. La blessure cuisait à peine. Il prétendit rejoindre le major Héricourt au sommet du terrain. Remonté dans la bruyère, anxieux de rencontrer un chirurgien, il n'y trouva que le vétérinaire, espèce d'herboriste minutieux que la réquisition avait enrôlé un beau jour, et qui, depuis les guerres de la République, accompagnait la cavalerie, enchanté de cette existence mobile. Celui-ci eut vite pansé le cheval et rassuré le trompette sur la blessure, séton anodin qu'il oblitéra. Grâce à lui, Edme put regagner la tête du régiment à la lisière des futaies. On ne tira plus. Les escadrons dépassèrent les bois, partout. Les batteries à cheval cahotaient sur les ornières des chemins. Les hommes étaient silencieux, l'arme prête, et les officiers tâchaient de voir au loin, dans la vallée, l'ennemi vers qui continuaient de fuir les lièvres à queue blanche, les compagnies de perdreaux.

Le trompette rejoignit son beau-frère à la cime de la pente que couvraient les régiments accourus. Bernard soupçonna le jeune homme de quelque supercherie; l'autre dut faire voir sa blessure, celle de la bête. Mais l'infanterie d'Oudinot, qu'on attendait, laissa paraître alors ses grenadiers d'avant-garde, et le major, ressaisi par les devoirs de sa charge, ne s'occupa plus que de l'action.

Il dominait une petite plaine d'éteules. Les bois roux recommençaient plus loin, après une ondulation que l'arrière-garde ennemie occupait. On discerna les hussards courant derrière les colonnes de l'infanterie, qui s'arrêtait autour d'un village sis à la partie médiane de la position, et qui, rapide, crénelait à coups de pioche les murailles des vergers. Près la ruine d'un antique château, s'installait une batterie de huit pièces. La cavalerie ne pouvait guère l'aborder. Peu à peu, devant le front des dragons, les grenadiers se répandirent en tirailleurs, annoncés par la fuite d'une famille de daims qui traversa la moitié de l'éteule et s'arrêta lorsque le mâle eut découvert les Autrichiens. Alors il rejeta ses bois sur les épaules et bondit légèrement vers la droite, par où les batteries à cheval cherchaient à descendre, chassant le cerf et les chevreuils qui s'étaient réfugiés aux derniers buissons du chemin creux. Le cerf et le daim arrêtés se regardèrent, les oreilles tendues, puis, ensemble, avec tous les faons, tachetés de neige, ils filèrent, éperdûment, du côté opposé. Sous leurs sabots, plusieurs vols de perdrix prirent un essor lumineux. Des lièvres sautèrent du gîte et coururent le long des ornières. Les échines fauves des renards s'aplatissaient. En face, une famille de sangliers déboucha, poursuivie par des artilleurs impériaux, et fit lever d'autres lièvres, voler des perdrix en lignes, des râles isolés, lourds, qui versèrent dans des touffes d'orties.

Traquées depuis la veille dans leurs bois, chassées par les fusillades de leurs retraites et de leurs bauges, les bêtes se trouvaient prises au milieu d'hommes menaçants. De partout elles s'attroupèrent. Cent chouettes effarées par le jour battaient des ailes contre les sapins. Une armée de perdrix alertes piétait devant les premières sections de grenadiers survenus, l'arme au bras, et les guêtres boueuses. Les éteules se couvrirent d'animaux divers glissant entre les fétus, les herbes folles. Des lièvres se blottirent à l'abri des mottes. Des sangliers galopèrent en grognant, à l'inverse des daims, des chevreuils et du cerf qui tournaient devant les lignes opposées des soldats. Cependant les grenadiers se multiplièrent à l'issue des routes, des sentes, des chemins, à la cime des crêtes, à la lisière des futaies. Grandis par leurs bonnets à poils, ils se dressèrent, se réunirent, relevèrent leurs sacs alourdis de vivres, formèrent une ligne d'hommes bleus à buffleteries blanches, à guêtres encroûtées de terre. Une deuxième ligne se développa devant les chevaux arrêtés des dragons. Des officiers inspectèrent les fusils que les baïonnettes complétèrent. Il y eut un silence des hommes. Seuls, les chevaux mâchèrent leurs mors. Oudinot parut, et son ventre en boule, cahoté dans la culotte blanche par l'allure de son coursier. Des tambours battirent. Des clairons sonnèrent. À droite, les batteries à cheval dégringolèrent avec le troupeau d'alezans, qui secouaient leurs artilleurs. Un ordre se répéta, les officiers dégainèrent; la quadruple ligne bleue s'ébranla d'une masse qui inclina ses bonnets à poil et ses tresses blanches vers les fumées tonnantes des canons autrichiens.

«Vive l'Empereur!» se répondirent les lignes. D'un essor formidable, les perdrix épouvantées se levèrent et tournoyèrent, les cerfs bondirent, les chevreuils, les daims, les renards s'échappaient, les lièvres déboulèrent… La panique des bêtes se rua dans la fumée que les bataillons autrichiens soufflaient avec des éclairs rouges. Cent grenadiers ployèrent un genou, tirèrent. Des perdrix furent précipitées, ailes décloses. D'autres chavirèrent, reprirent l'équilibre, et filèrent droit contre les vibrations de l'air que brisait la canonnade.

Un nuage blanc couvrit les bataillons qui pétillèrent d'une fusillade rapide, et dans cette nue, plus dense à chaque minute, parurent maintes fois les andouillers des cerfs.

Clairons et tambours activaient la charge. Les lignes bleues se ruèrent, hérissées de fer. D'un bout de la plaine à l'autre s'éploya la même acclamation, et les baïonnettes furent brandies. Cependant, sous une décharge des canons autrichiens, les quatre lignes se disloquaient. À l'ordre de Cavanon accouru, le colonel commanda le galop du régiment pour combler la brèche humaine. Edme emboucha la trompette, sonna, furieux de sa blessure, excité par le désir de chasse.

De prestes fanfares répondirent. Les ordres criés se répétèrent, et le régiment s'élança derrière le cheval noir de Cavanon, qui agitait un cimeterre bleu.

Bernard, les genoux serrés aux flancs de son turc hennissant, conduisit. Cahujac et Corbehem réitéraient les ordres. Le trompette dégaina; toutes les lames sautèrent au bout des poings. Six cents chevaux galopaient en trois lignes doubles contre la fumée tumultueuse où bondissaient les ombres des chevreuils. Le major vit, un instant, Caroline et Virginie devant la table de Sainte-Catherine, le petit Dieudonné se barbouillant de panade, les yeux de sa Denise, les cils d'Édouard, la mélancolique beauté d'Aurélie qui le regarda dans une chambre de Strasbourg, où elle s'arrêtait de lire pour voir au mur un spectacle imaginaire dont elle s'attristait évidemment. Toutes trois l'apercevaient-elles, héroïque, les épaulettes battantes et la crinière au vent, qui fonçait contre la mort, aux côtés du colonel apoplectique, d'Edme criant à tue-tête une chose que personne n'entendit? Devant, gisaient des cadavres bleus à buffleteries blanches, un blessé levant les bras comme pour repousser la charge de ses pauvres mains terreuses, que franchit le cheval pie du colonel aux joues écarlates. La silhouette de Cavanon et sa pelisse rouge, et son plumet géant, et son cimeterre bleu apparus, disparus tour à tour dans les fumées tonnantes! Et le turc sauta de coin. Hures féroces, hirsutes, vingt sangliers, hérissant leur crin, se mêlèrent aux chevaux. Devant eux fuyait le cerf, et son col recourbé sur l'échine, sa croupe abrupte… Des plumes claquèrent les yeux de Bernard. Un oiseau tombait. Les dragons traversèrent toute une compagnie lasse, et cognant les casques de leurs ailes. Pêle-mêle avec les sangliers, derrière le cerf; des perdrix aux joues, aux épaules, ils entrèrent dans une rue de village et ne purent atteindre les blonds garçons dodus qui lâchaient au hasard leurs coups de feu, à l'abri des charrettes, du haut des balcons, à l'encoignure des porches. Le passage des balles cingla. Les casques tintèrent au choc. Inconscient, Héricourt aspirait l'air, ouvrait les yeux. Son turc tapait la terre d'un galop ferré. À ses trousses, l'escadron s'engouffra. Cahujac râlait de rage. Corbehem commandait. Les maisons coururent aux côtés des yeux. Elles crachaient du feu, des balles, des cris, derrière les matelas mis aux fenêtres. Tout à coup, après un angle de mur, on retrouva la libre campagne pleine de chariots qui se hâtaient, de berlines attelées à des mules, de fourgons embarrassés entre eux. À travers des luzernes, le colonel guida le régiment. Les trois escadrons accomplirent une grande courbe aux cris des lieutenants, le sabre en l'air. Le galop fut retenu. Les mors scièrent les bouches, et l'on se mit au trot vers le convoi encombré d'un troupeau de bœufs. Ils meuglèrent au cerf pourchassé qu'abattit le Tyrolien vert assis au cul de la charrette. Bien qu'on tirât entre les roues des caissons et à travers les capotes des berlines, les dragons sabraient les perdrix tourbillonnantes. Or les sangliers enfoncèrent le troupeau de bœufs, le chargèrent, le fendirent, l'éventrèrent, tandis que, de sa lance, un chevau-léger, vert et amarante, écartait les vingt monstres noirs boutant la défense aux jambes des vaches et des veaux. Mais l'élégiaque, ayant fait mettre en joue par son escadron en ligne, les conducteurs jetèrent leurs carabines. Vaches, veaux, bœufs, cochons fangeux, gros soldats crevant de leurs formes pleines les collants blancs de l'empereur d'Autriche, chevau-légers aux grands schapskas, artilleurs bruns, tribus de moutons gris à museaux noirs, dames épeurées au fond des berlines, et qui serrent leurs cassettes contre leurs seins, officiers orateurs se démenant sous leurs vastes bicornes ornés de glands à graines d'épinards, tout cela fut cerné, pris, à la joie bruyante des Gascons, des Marseillais, qui bousculaient le bétail, les rustres blonds, comme les jours de foire à Toulouse, à Beaucaire. Les mines enluminées des allemands leur donnaient matière à facéties. «C'est frais comme un poupon.—Des yeux de lait.—Par ici, mon gros. Jette ton coupe-chou! C'est ça.—Est-il gras, le blondin!—Ça doit être bon à manger, ce lard-là!—Si on en faisait rôtir une cuisse, avec des perdrix autour!—Et des choux pommés!—Quel fricot!—Je vois déjà la graisse qui rissolerait dans le poêlon.—Dis, Mein Herr, tu n'es pas tenté de te manger à l'ail?—Piqué de lardons?—Servi à l'oseille?—Quel veau pour le dimanche de la fête à ma sœur, pitchoun?—Avec des pommes de terre à l'huile.—Des endives.—Nous avons bu tout ce que donne ce pays, le vin gris, et la bière, et le café au lait. Nous avons mangé ses bœufs, ses porcs, ses volailles, ses gibiers, ses légumes et son blé. Il n'y a que ses hommes que nous avons lardés, sans que notre estomac achève de manger la richesse de cette terre!—On s'en léchera les babines, mon bon! C'est dit!—Par quatre, grands veaux! rangez-vous par quatre. Quatre! Vier! Compte mes doigts, imbécile! Un, deux, trois, quatre…!»