Paisibles et résignés, les Autrichiens obéirent, bourrèrent leurs pipes et marchèrent sans armes, au centre du bivouac formé par les trois escadrons. On donnait l'avoine aux chevaux décoiffés de leurs têtières. Des cuisiniers alertes embrochaient les perdrix et les lièvres sur les baguettes de carabine. D'autres plumaient, dépouillaient de leurs fourrures les lapins sanglants. Au haut de lances prises aux chevau-légers, on piqua les hures de sangliers et les andouillers des cerfs. Une odeur de rôtisserie plana sur les groupes de dragons en veste de coutil, qui sortaient de leurs bottes sanglantes, qui bandaient de linges leurs écorchures, qui vantaient leur gloire devant la flamme d'or échappée aux fagots et aux bois des chariots détruits.

XIV

Dès lors ce fut le même galop de chasse à travers les plaines de Nordlingen et le Haut Palatinat. Charrettes pleines de matelas, de coffres, de valises, troupeaux à la suite de l'armée, porcs et bœufs, hauts carabiniers de l'archiduc empêtrés dans leurs armures de bronze, Tyroliens en guêtres jaunes, en vestes vertes, infanterie autrichienne coiffée de mitres, passèrent aux mains des dragons de Murat, de la division Dupont et des grenadiers d'Oudinot. À Neresheim, le colonel confisqua une berline bleue attelée de gros mecklembourgeois; il s'y étendit avec Pitouët, et les cartes. À Nordlingen, lorsque le régiment de Stuart se fut rendu, les calèches de son colonel échurent à Bernard. Il y fit asseoir Edme, dont la blessure s'enflammait un peu; et s'y reposa. La compagnie d'élite montait des bêtes couvertes de volailles pendues par les pattes. Yvon, brigadier, s'appropria quatre montres munies de leurs attaches en or et de breloques en pierreries. Le maréchal des logis Flahaut vendit à un juif six chevaux d'officier général capturés avec leur escorte, moyennant sept mille livres; il envoya l'argent au notaire de son village pour l'acquisition d'une ferme. Le butin du lieutenant Mercœur, dissimulé sous quelques bottes de paille, occupait trois tombereaux. Pitouët fit suivre le régiment d'un cabriolet jaune où il entassait dans un coffre les écus réquisitionnés auprès de chaque bourgmestre, à condition que la compagnie d'élite ne séjournât point dans le village. Ivres de vin, de bière, de cognac, les dragons chantaient à tue-tête, lorsque les bêtes marchaient au pas. Ils dévoraient à belles dents des poulardes froides; ils jetaient les os à la tête des paysans accourus sur le bord de la route, agitant leurs vastes tricornes, demandant lequel était: «Kaiser Napoléon!»

Une nuit, les dragons trottaient à gauche du chemin; les voitures des officiers et la batterie à cheval accompagnaient la brigade. À droite, en ligne de compagnie, afin de parfaire l'enveloppement du corps fugitif, marchèrent les grenadiers d'Oudinot, débarrassés de leurs sacs pour cet effort de vitesse. Les premiers, ils aperçurent à la lueur lunaire un parc de voitures embourbées en plein champ et abandonnées par la cavalerie de l'archiduc. La première compagnie prit aussitôt le pas de course, défonça une haie, escalada les roues des véhicules.

Les bonnets à poil s'agitaient au bout des statures gesticulantes, et toute la marée d'hommes envahit les chariots, les recouvrit de sa masse qui grouilla. On entendit les crosses défoncer les caisses. Une torche s'alluma, permit devoir les casques des dragons accourus, qui abordaient l'autre flanc du parc. Les officiers montèrent à cheval; ils approchèrent du tumulte. Les soldats pillaient des chaussures. Quelques-uns déboutonnaient leurs guêtres, jetaient au loin leurs souliers boueux et, sur les linges sanglants de leurs pieds, ils enfilaient le cuir neuf. Dans un caisson ils trouvèrent des registres qu'ils enflammèrent. Ces flambeaux à la main, ils fouillaient les bagages des commis et des officiers autrichiens, dépliaient les chemises, déroulaient des bas, s'adjugeaient brosses et miroirs. Au sommet des chargements, beaucoup, joyeux, se dépouillèrent de leur capote et changèrent de chemise. On voyait des bras en l'air, des têtes immergées dans du linge à jabots de dentelle. D'autres découvrirent des barils et se couchèrent, la bouche ouverte au jet de vin.

À cause de leurs chevaux, les dragons pouvaient garnir des paquets. Ils collectionnèrent les culottes de peau et les paires de bottes, les nécessaires d'argent, les vestes de soie. Cela s'accomplit en une cupidité rapide.

—Vite… vite, commandèrent les officiers.

—Laisse-les, Monsieur, va, les pauvres diables! opina le colonel.
L'état-major n'est pas sur notre dos.

—Mais, colonel, nous retardons la marche.

—Regardez, major, ils ont trouvé des jambons.