Les grenadiers y mordirent à même. Quelques dragons en voulurent; mais les fantassins sautèrent sur leurs baïonnettes, protestant contre les bombances de la cavalerie passée la première en tous lieux, et qui ne laissait rien aux gens de pied. Les sergents défendirent leurs hommes. On se menaçait de part et d'autre.
À l'ordre du major, Edme emboucha le cuivre. Les querelleurs se séparèrent, et l'activité du pillage redoubla, dans l'obscurité revenue, car les registres, un à un, s'éteignirent. Mais jusqu'au loin, de nouveaux bataillons recouvraient les files de chariots, se satisfaisaient de chemises, de souliers, de guêtres, s'abreuvaient aux tonneaux, bourraient de salaisons les poches de leurs capotes.
Quand le matin arriva, les compagnies marchaient sous un poids de vivres. La gaieté du vin illuminait les yeux et les visages bruns. Le rire courait le long des lignes. Heureux des encouragements, des claques amicales sur l'épaule, les chevaux rythmaient, avec les flottements de leur crinière, le pas des escadrons. Les cavaliers de Cahujac capturèrent un commis d'intendance oublié en arrière et qui se reposait chez un paysan. Stupéfié de les voir, il assura que l'archiduc vainqueur emmenait, outre le trésor de Napoléon, plusieurs centaines de prisonniers conquis dans les dépôts de route. Selon lui, les Impériaux manœuvraient sur les derrières de l'armée française afin de l'étreindre dans un cercle d'armes. L'archiduc Charles remontait par le Tyrol. Les Russes étaient à Munich; Mack contenait Lannes, Ney, Murat, Soult sous les murs d'Ulm. Eux-mêmes allaient se joindre aux troupes prussiennes qui redescendraient sur le Danube.
Habit bleu et culottes jaunes, coiffé de son grand tricorne, plastronné d'un petit gilet sale, chaussé de bottes pointues, il parlait ainsi à Bernard Héricourt, qui n'imagina plus la victoire. Le colonel admit ces appréhensions. Gresloup conduisit le captif dans une voiture jusque celle des généraux; et les officiers quittèrent leurs véhicules, les firent ranger au bord du chemin, se remirent ena selle.
Autour d'un hameau, l'infanterie blanchâtre fut aperçue qui gardait des bagages encore, des caissons d'artillerie, des fourgons de régiment. Comme on se disposait à la charge, elle mit en joue hors de portée et se couvrit de feux. Les grenadiers se déployèrent, le dos bas sous les jambons ficelés à leurs sacs. Héricourt arrêta ses dragons. Mais les Autrichiens formèrent les faisceaux, puis s'approchèrent, les mains levées, sans armes. Ils se rendaient. Ils s'assirent, tranquilles, dans le fossé de la route, et débouclèrent les havresacs pour manger leur pain. On délivra dans une ferme trois cents voltigeurs de Soult, enlevés sur la ligne de communication et qui pensaient l'ennemi victorieux. On les arma de fusils autrichiens; ils menèrent, au Danube, leurs gardiens de la veille. On trotta plus avant. On ramassa des traînards endormis au milieu des luzernes, sur leurs sacs, étendus entre les roues des avant-trains abandonnés. Toute une bande de cuirassiers jouait aux cartes devant leurs animaux fourbus. Beaucoup harassés, le visage gris de poussière et les pieds nus, demeuraient insensibles, adossés aux murailles. Des chevaux mousseux d'écume tremblaient. Leurs flancs lançaient. Des cavaliers sans bottes cuisinaient de maigres soupes dans des marmites suspendues à l'âtre de pauvres chaumières. À mesure que l'on avança, cette foule se multipliait. De ci, de là un sergent cherchait encore à réunir ses soldats, un maréchal des logis forçait les siens à maintenir les chevaux que soignait le vétérinaire. Mais la plupart attendaient les dragons autour des cantines et criaient en allemand qu'il ne fallait plus les faire marcher. Démaillotant les pieds saigneux, ils les arrosaient d'eau. Quelques-uns se traînèrent jusque le chemin pour contempler les soldats de Napoléon, sans pouvoir dire s'ils les croyaient vainqueurs ou vaincus. Selon eux, l'archiduc Ferdinand manœuvrait pour rejoindre les Russes en Bohême: il gardait toujours six mille chevaux avec lui; les Français battaient en retraite par leur ancienne ligne de communication. Alors les grenadiers de rire, malgré la fatigue qui vieillissait leurs figures poudreuses.
Bernard Héricourt ne devinait plus le sort. Évidemment cette cohue de gens lâches, fiévreux et malades, n'indiquait pas une force triomphante; mais chaque armée laisse ainsi des traînards en grand nombre. Désireux d'opérer une jonction imminente, l'archiduc pouvait fort bien consentir le sacrifice des impedimenta, des éclopés, de ses mauvaises troupes. Toutefois le général Werneck avait, disait-on, capitulé la veille, avec huit mille hommes d'infanterie. C'était un bruit. Le colonel prétendit que Murat essayait de rompre le cercle d'enveloppement sur son point faible, que l'archiduc allait réussir une jonction sur le territoire prussien d'Anspach, et qu'alors, reprenant l'offensive, avec des troupes fraîches, il rejetterait, au Danube, la réserve de cavalerie, Oudinot, Dupont, Lannes et leurs divisions, réduites à rien par cette course de quatre jours et de quarante lieues.
—Tu verras, Monsieur, ce que je te dis. Regardez, major, si ce n'est pas un malheur! Nos bêtes sont sur leurs boulets, parole d'honneur!
On allait toujours. Certains paysans, conducteurs de carriole, achetaient aux traînards leurs cuirasses, leurs bottes, les chevaux fourbus, les uniformes. Ils attiraient du fond de la campagne des misérables grelottant de fièvre, qui se dépouillaient de leurs habits en échange de peu de monnaie. Malins, les rustres marchandaient, puis regagnaient leur argent pour l'eau-de-vie d'un tonnelet mis au cul de la carriole. Ils se redressaient, dans leur habit de toile doublé en drap vert et garni de gros boutons de métal. Au trot de poneys grisons, il en arrivait encore qui se saluaient, soulevant leurs chapeaux triangulaires. De moins cossus trafiquèrent à pied.
Plus tard, des cris attirèrent les éclaireurs, qui découvrirent au milieu d'un jardin une nuée de ces rustres. Ils assommaient à coups de gaule des Impériaux, mal défendus par leurs sabres courts. Pendant l'algarade, leurs garçons coupèrent les traits des attelages militaires dont ils dérobèrent les bêtes en les fouettant à tour de bras. Les dragons mirent la paix entre les pillards et les soldats. Ceux-ci se plaignirent: on ne payait point leurs chevaux, sinon de quelques kreutzers, somme dérisoire. À cela les paysans répondirent en ricanant que c'était trop pour les ennemis du «grand empereur Napoléon». Bernard Héricourt fit protéger les Autrichiens contre ces sauvages, qui coururent ailleurs, et vociféraient leur colère. Furieux, il fit blâmer les soldats de vendre les animaux confiés à leurs soins et déclara que, s'il ne tenait qu'à lui, on les fusillerait sur-le-champ. D'ailleurs il les obligea de s'atteler aux avant-trains et de les tirer à la suite des colonnes.
—Ces brigands n'ont pas le moindre sens de l'honneur militaire, déclamait-il indigné. Ils cherchent à profiter du malheur général. Lesquels de ces paysans ou de ces soldats du train méritent le moins d'être passés par les armes? Encore les Bavarois se vengent-ils de leurs envahisseurs!… Et voyez, ceux-là me regardent, stupidement, comme si je leur parlais de choses extraordinaires. L'honneur! oui, l'honneur! Tant qu'il n'y aura pas d'honneur parmi vous, vous continuerez à être vaincus! Vous entendez…