—Bien. Major, dites-leur ça. Ils en ont besoin…

Une voix de capitaine autrichien approuvait au milieu des captifs. Elle leur traduisit la semonce; la plupart se turent comme des enfants grondés et regardèrent ailleurs. En allemand, l'un grogna: «C'est bon pour les officiers tout ça; on leur donne des grades et des pensions, mais, pour les pauvres soldats, l'honneur est de boire et manger d'abord.»

À ces mots les dragons alsaciens l'insultèrent de mille injures germaniques, puis le frappèrent du plat du sabre, parce que d'autres répondaient avec aigreur. Cela rétablit le silence. Vingt gros garçons blonds se résignèrent à traîner les affûts par la corde.

L'honneur! Bernard Héricourt s'enorgueillissait de le sentir plein lui. Il méprisa ces pleutres, qui déchargeaient leurs fusils hors de portée, simulaient un combat, alors qu'ils se livraient à quelques dragons épars. Droit à cheval, il dominait la colonne d'ennemis désarmés. Devant ses dragons, il discourut. Ces hommes ne se battaient point pour le drapeau de la Nation, qui représente l'esprit d'une liberté, mais pour les armoiries de leurs monarques et la fortune de quelques princes. C'étaient des valets en armes, non des citoyens que passionne l'affranchissement des peuples. Il se félicita de commander à des hommes libres. Pour l'honneur, il les savait tous décidés à subir la gloire de la mort.

On alla. Il s'admirait maître de son courage, de celui qui animait ces dragons collés à la selle depuis quatre jours, ces grenadiers maigris piétinant à travers tant de labours, le dos voûté, les mains ballantes, la fièvre aux tempes, soutenus par l'énervement de la fatigue et de l'ivresse. Ils souhaitaient la rencontre qui finirait la marche. Ils haïrent l'ennemi, cause de tant de souffrances. De méchantes flammes éclairèrent les yeux. Beaucoup se disputèrent sans raison, comme s'il eût été urgent de donner à leur irritation un motif immédiat de bataille.

Ils commencèrent à maltraiter les Autrichiens, qu'on rencontrait toujours, pieds nus, sans habits, sans havresacs, dépouillés par les bandes de paysans bavarois. Des horions bleuissaient leurs visages. Ils grelottaient dans la campagne rase qu'écorchait la bise d'octobre. Mais elle soufflait aussi sur les crinières des cavaliers répandus jusque les confins du ciel, sur, les bonnets à poil des grenadiers étendus jusqu'aux lisières des bois.

Soudain les dragons chantèrent la première phrase d'un couplet; elle se propagea de la gauche à la droite, dans l'infanterie. Comme s'ils répondaient au discours de Bernard, leurs trois mille voix acclamèrent l'idée libre de la Nation:

Du salut de notre patrie
Dépend celui de l'univers;
Si jamais elle est asservie,
Tous les peuples sont dans les fers!
Liberté que tout mortel te rende hommage.
Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits!
Plutôt la mort que l'esclavage:
C'est la devise des Français!

Et il parut à l'orgueil du major que sa force unique éveillait ces trois mille héroïsmes. Il fut le dieu qui se voit créant.

—Bernard, dit Augustin, et il mit sa jolie bête blanche au pas du cheval turc; nous voilà sur le territoire d'Anspach. Les Prussiens nous ont refusé le passage accordé à l'archiduc. Murat les fait rompre par les hussards de Dupont. Nous ne sommes plus en pays allié, mais en territoire ennemi. Écoute?… Tu peux lever une contribution sur la ville où cantonnera ton régiment ce soir.