Bernard regarda les petites boutiques où se réfugiaient des femmes en bonnets de velours brodés de paillettes d'or, et garnis d'ailes de linon, surchargés de ruban. Elles mesuraient avec effroi les bottes plus hautes que l'étal des légumes et des grands fromages. Dans les innombrables plis de leurs grosses jupes, elles recueillaient la terreur des petits enfants.
Au porche ogival de la vieille basilique, les dragons parvinrent en même temps que les compagnies de grenadiers débouchant par les ruelles. Augustin avisa le mendiant qui se tenait au parvis et le pria d'aller quérir le bourgmestre. Quelques instants plus tard, un grand homme maigre se présenta, vêtu d'un habit noir à longs pans, de culottes et de bas noirs, muni d'une épée et d'un vaste tricorne qu'il tenait à la main. Il salua:
—S. M. l'empereur, commença le colonel lisant un papier écrit par Augustin, mécontente que le territoire d'Anspach, dont fait partie cette ville, ait livré passage aux ennemis de la France et violé sa neutralité, frappe les habitants d'une contribution de vingt-cinq mille thalers, que vous aurez l'obligeance de verser dans une heure au major du régiment. Voici l'ordre.
—Votre Excellence, bredouilla l'homme qui parlait très mal le français, cela ne se peut pas.
—M. le bourgmestre, retirez-vous avec les conseillers dans la salle de vos délibérations. Si, avant une heure, la somme n'est pas versée, la réquisition sera opérée par les dragons… Et préparez-moi des billets de logement pour deux mille cent soixante-dix hommes, dont les fourriers vous donneront le détail. Capitaine Ulbach, choisissez deux dragons parlant la langue du pays et accompagnez monsieur. Vous me rendrez compte des mesures prises…
Le bourgmestre s'inclina, partit sous la surveillance du capitaine alsacien.
—C'est fait, Monsieur, ton affaire, dit le colonel joyeux, en élevant sa grosse jambe par-dessus le troussequin, afin de descendre.
Le major s'indigna contre Caroline. Elle eût pu directement lui adresser la demande. À peine, dans sa dernière lettre, Virginie avouait-elle les malheurs que les Négociants-réunis subissaient en Espagne. Cela compromettait le crédit de Vanlerberghe, le fournisseur général, par suite les avances énormes consenties aux intendances des corps. Bernard passait donc pour un imbécile aux yeux de tous. Virginie ne l'aimait pas. Sa lettre n'apportait de consolant que les dires d'Aurélie envers le «caractère». Comme il allait pouvoir les humilier par le cadeau de la somme due à l'amitié de son colonel, de ses camarades, au courage de ses dragons. Augustin ne pouvait la fournir, le joli cœur, satisfait de sa figure aplatie en profil, de favoris frisés, de cheveux collés au front par longues mèches ondulées. Au milieu de la place, le jeune adjoint d'état-major se cambrait dans son uniforme sombre, légèrement rehaussé d'or par les boutons, les aiguillettes, et tranchant sur la robe blanche de l'arabe aux naseaux rosés. Le chef du bataillon de grenadiers lui parlait humblement, malgré ses cheveux gris et sa croix neuve, son vaste bicorne galonné. On mesurait la différence entre le bel animal et le gros alezan du pauvre officier supérieur.
Bernard quitta sa monture, s'assit en un banc de pierre, sous les tilleuls, près la fontaine de gracieux fer forgé. Toute sa joie de vivre soldat, qu'il goûtait passionnément, exclusivement au reste, cette préférence de Caroline la gâtait. Il se jugea moins heureux que les jours passés à chérir la belle allure des hommes, la vigueur des chevaux, le respect que lui marquaient les inférieurs et le colonel, à s'étourdir de cris, de fatigue, de bataille et de vin. Et si, de plus, l'état-major reprochait la levée d'argent?
Une seconde, la pensée l'effleura que cette réquisition pouvait devenir blâmable, malgré le droit de la guerre. Murat cependant agissait de même pour le compte de son état-major, à l'exemple des autres maréchaux. C'était la récompense des chefs, comme les chevaux et les dépouilles des morts étaient celle des soldats. Quand on risque sa vie, chaque jour, il semble juste que des avantages compensent le péril. Cavanon, au dire d'Augustin, achetait, avec l'or des réquisitions d'Anspach, tous les chevaux de prise que la réserve de cavalerie traînait après soi. Il les revendrait le double ou le triple à la remonte, quand la campagne serait plus avancée, quand il faudrait pourvoir aux pertes d'animaux survenues dans les escadrons. L'empereur avait pris 100.000 francs sur le trésor d'Ulm, en faveur de Ney, qu'on allait faire duc d'Elchingen. Lui-même approuverait une combinaison, permettant à l'un de ses fournisseurs militaires de continuer son office. Augustin avait raison. Cela, d'abord, était la faute de l'Angleterre qui ruinait l'Espagne, en arrêtant les galions du Mexique, et tarissait ainsi la réserve d'or dans les caisses de la France. Payés par «la perfide Albion» pour s'allier aux Austro-Russes, les Prussiens pouvaient bien restituer 50.000 livres.