À l'autre extrémité du banc où il réfléchissait, le vicomte, assis, lisait en grec l'Iliade. Incidemment, Héricourt le pria de lui dire si l'usage des réquisitions pécuniaires était, à son avis, légitime.
—Mais je crois, M. le major, qu'on n'en a jamais usé autrement, répondit-il. Ne convient-il pas qu'une armée subsiste en pays conquis? Le divin Homère, que voici, marque suffisamment combien cet usage était habituel aux Grecs, qui s'allouaient aussi les femmes des vaincus. Nous sommes moins barbares de mœurs, encore que moins admirables dans notre langage poétique.
Cela dit, le vicomte s'inclina, et, croisant les jambes, se reprit à lire fort attentivement.
Bernard chassa les idées sottes. Afin de se distraire, il fut inspecter l'escadron. On donnait l'avoine. L'herboriste-vétérinaire renouvelait le pansement des chevaux abîmés. Il s'informa de la blessure d'Edme. D'une boîte en fer-blanc, qui ne quittait pas la bandoulière pendue à son dos, le guérisseur tira des simples merveilleux pour calmer l'irritation des plaies et pria qu'on les fît infuser à l'intention du jeune trompette. Aimable, frétillant, il soignait les doigts écorchés des hommes, les maux de dents, les entorses, ou réchauffement produit aux cuisses par le contact prolongé de la selle.
À pied, les dragons traînaient leurs bottes, en écartant les jambes comme si le cheval se dandinait encore sous eux. Ils se frictionnaient les reins à travers les basques vertes de leur habit. Au contraire, les grenadiers, en nombre sur les bancs de bois qui précédaient le seuil des petites maisons, se délassaient les pieds, étendaient le jarret, grattaient leurs guêtres encroûtées de terreau. La plupart trempaient un dur biscuit dans du cognac et mangeaient cela, ravis de ce qu'ils avaient pu prendre à l'ennemi: lui-même l'avait d'abord enlevé aux Bavarois. Ils se montrèrent leurs chemises neuves et des pièces d'argent, réclamèrent des femmes.
Héricourt n'attribuait plus les scrupules qu'à une manie de sévérité, lorsque le funèbre bourgmestre lui compta la somme par-devant le colonel, Augustin qui s'intitula délégué de l'état-major, les capitaines Ulbach et Pitouët. Ils signèrent le reçu que prit le magistrat timide et muet, résigné à ne protester point dans une ville dont les rues ne suffisaient plus à contenir les files de chevaux et les rangs de gaillards en armes. Le soir même, 25.000 livres partirent par courrier à l'adresse diplomatique de Praxi-Blassans, qui, de Strasbourg, subventionnerait l'échéance de Caroline.
Ce fut le lendemain, après avoir dépassé les tours de Nuremberg, que l'on rencontra l'archiduc Ferdinand dans les plaines qu'arrose la Regnitz. Dès le matin, Cahujac avait recueilli de plus nombreux traînards et des fourgons entourés d'animaux fourbus, puis essuyé, sans dommage, le feu des dragons autrichiens qui reculaient toise à toise, et au pas de leurs bêtes trébuchantes.
L'escadron de l'élégiaque, à distance, les refoula de son tir exact.
Bientôt il fallut s'arrêter, car, derrière le rideau des tirailleurs ennemis, une innombrable cavalerie s'agitait, sans prendre le trot; et le régiment d'avant-garde ne pouvait suffire à la lutte. De Nuremberg, les brigades françaises sortirent, se déployèrent au-devant des Autrichiens, qui disposaient leurs lignes. Ce dura quelque temps, les chevaux français ne valant guère mieux que ceux des adversaires.
Envoyé par Murat pour guider les trois escadrons dans un chemin qui mènerait sur le flanc de l'ennemi, Cavanon tourna le dos au champ de bataille, et l'on s'engagea par les ruelles d'un village. Edme en fut heureux, apaisé. Les murs des jardins enfermaient des maisons de plaisance. Aux lucarnes, maintes et maintes paysannes agitaient les ailes de linon ornant leurs coiffures pour branler la tête au spectacle de la bataille lointaine.