Casques clairs et panaches au vent, deux multitudes de centaures trottaient l'une à l'autre derrière les chevaux blancs des trompettes. Des groupes métalliques se détachaient, galopaient, se choquaient avec une grande clameur, restaient un instant mêlés, se dénouaient, abandonnant un semis de bêtes mortes et d'hommes éperdus. On voyait aussi courir entre les colonnes plusieurs batteries à cheval, leurs artilleurs sauter brusquement à terre, décrocher les avant-trains, s'emparer de l'écouvillon, du refouloir, du seau. Le pointeur empoignait les leviers de l'affût, roulait un peu la lourde pièce, se reculait en tenant son sabre. L'homme de droite posait la lance à feu sur la lumière du canon, qui dardait sa langue de flamme dans une fumée grossissante. Ensuite le tonnerre ébranlait les petites vitres enchâssées de plomb aux étages avancés sur l'appui de colonnes en bois. Au fond des porches, se réfugiaient les femmes en bas rouges et qui joignaient leurs vieilles mains noueuses; elles ne provoquaient plus le rire d'Edme, ni de Mercœur.

On eût dit d'une rencontre irréelle là-bas entre des pygmées fabuleux vêtus de couleurs vives et de métaux.

Puis les arbres d'un grand parc cachèrent la fantasmagorie. Le régiment marcha silencieux; les trois colonnes serpentèrent entre les maisons obliques et ventrues, les vergers aux pommes de corail, où de grands garçons en bas rouges écoutaient la canonnade, les mains passées dans leurs larges bretelles vertes.

Cavanon expliquait au major son espérance de le conduire vers les bagages précieux de l'archiduc, qui évacuaient par la route de Bohême. Là, tout au moins, on couperait la retraite; plus tard les grenadiers d'Oudinot devaient rejoindre et appuyer.

À mesure que l'on s'éloignait, le bruit de la bataille décrut. Quelques détonations éclatèrent encore, successives; mais la clameur des hommes, le tumulte des charges ne parvinrent plus aux oreilles qu'avec la voix confuse du vent. Les pipes de la compagnie d'élite s'allumèrent.

Longtemps on chevaucha derrière le plumet du baron. On faisait un détour. Aucun ennemi ne fut rencontré. Les paysans, au seuil des maisons, s'étonnèrent de la chabraque en peau de tigre, sur le cheval noir de Cavanon, des crinières écarlates aux épaules des trompettes, du gros colonel et de son étalon pie. Ils redoutaient les figures narquoises de la compagnie d'élite et ses bonnets panachés de rouge. Ils adorèrent la force visible de ces vainqueurs en apparat qui foulaient la terre d'Allemagne.

En vain les dragons trottèrent. L'ennemi ne fut pas troublé de ce côté-là; ils durent revenir à Nuremberg au milieu d'une victoire qu'ils n'avaient pas remportée. L'archiduc échappa cependant avec deux mille chevaux.

Au retour, on parcourut les routes encombrées par les convois de douze mille prisonniers, de cent vingt canons, et de cinq cents voitures, butin officiel. On poussait cela sur Wurzbourg et le Rhin. Deux jours plus tard, on apprit la reddition d'Ulm et la captivité de sa garnison. Le général Mack avait remis son épée à l'empereur.

Dès lors la chevauchée fut plaisante à travers la riche Bavière. Le régiment marchait parmi les populations acclamantes. De toutes leurs cloches les cathédrales chantaient sa gloire. Il connut les accueils des vieux donjons pavoises de drapeaux tricolores. Agités par toute une foule de bonnes gens à longues pipes, mille tricornes saluèrent sa prestance. La fanfare enthousiasmait les grasses filles aux seins arrondis dans des corsets noirs lacés sur des jupes à mille plis, et qui ont les tresses de leurs cheveux blonds roulées autour d'épingles en argent. Les villes, anciennes et belles, encloses dans le vert anneau de leurs remparts, l'aimèrent. Les vieilles rues penchaient les visages de leurs maisons grises pour mieux chérir, par des yeux allemands, le joli brigadier-trompette qu'était Edme, fier de la blessure reçue, de son grade et de son habit.

On alla. Bernard coucha dans bien des lits étroits amollis de plumes et dépourvus de draps; il s'y reposait quand même, sans perdre, durant le sommeil, la sensation du cheval qui balançait son corps. Il vida les bols de café au lait, qu'il n'aimait guère, mais où son appétit plongeait des tranches de pain bis fort beurrées. Il mangea du bouilli et de la choucroute rance dans de petites salles propres que décoraient les gravures représentant la Niobé, l'Apollon, qu'éclairaient de petites fenêtres voilées de toile grise. Quelquefois il regretta de tout son cœur Virginie et le lit de la duchesse de Lorraine, l'affection d'Aurélie et les yeux de sa petite Denise, lorsqu'il apercevait leur nuance sous les paupières d'une belle Allemande au type grec tricotant devant le seuil de sa maison, une longue aiguille dans les cheveux.