D'une lettre, Caroline le remercia. Elle échappait enfin aux catastrophes. Virginie souffrait trop de sa denture pour écrire à chaque courrier.

Il la jugea négligente, se consola, le soir, dans les bras mercenaires de filles au teint frais, à la peau douce et frileuse, qu'il faisait rire à cause de son mauvais allemand.

Mais l'image de son père obsédait encore sa mémoire. Il s'avouait complice de cette mort, criminel. Cela lui mettait l'angoisse à la gorge. Il s'irritait contre sa ridicule inclination pour Virginie. Sans elle, il eût été le consolateur du vieillard, mieux que les frères marins avec leur esprit grossier. Pour la niaiserie de ces yeux clairs aux cils sombres, le «caractère» avait failli. Bernard ne se pardonnait point. Il arpentait sa chambre à grands pas. Il songeait au cher cadavre qui pourrissait entre six planches dans le sable du cimetière, à Dunkerque, et que pleurait l'éternelle lamentation de la mer.

Donc, Virginie, pour tout regret, se contentait de dormir, Caroline de gagner, Aurélie de gémir, mélancolique, en lisant; lui seul se souvenait. Il pensa qu'avec tout l'argent acquis dans le commerce des fournitures militaires on aurait pu consulter un chirurgien capable de rendre la vue au père, s'il eût vécu… Quelle joie pour le vieillard de retrouver la lumière! Il eût accompli des voyages. Il eût visité le turc, comme il l'avait souvent désiré. Bernard s'attendrissait à l'illusion de ce bonheur. Tout pleurait en lui, de remords, d'irritation contre l'injustice du destin. Quel autre plaisir c'eût été que d'entendre Virginie ronfler un an à ses côtés, après la besogne d'amour!… Oh! ces yeux bleus et bêtes, ces cils sombres! Était-ce par eux que se vengeait la petite Bavaroise de Mœsskirch?

Ce doute lui fut une obsession. Les romans d'Anne Radcliff, les histoires fantastiques allemandes expliquaient alors, avec minutie, les envoûtements et la double vue. Ces choses singulières pouvaient bien advenir… Cependant il se révolta contre cette idée, il écarta cette folie de croire à quelque puissance occulte. Seule, la force du caractère commande. Si la petite servante de Mœsskirch avait laissé au cœur de Bernard un goût singulier pour les yeux clairs et les cils sombres, ce n'était pas elle pourtant qui avait tué le vieil Héricourt.

Caroline, dans une autre lettre, manda qu'elle n'appréhendait plus rien: la crainte de nouvelles victoires empêchait les spéculateurs de jouer à la baisse; les obligations du trésor regagnaient toute leur valeur; la famille possédait en partie des biens considérables que l'on achèverait certainement de payer, si la chance des troupes françaises continuait de garantir le crédit de l'État.. La gloire était fructueuse.

Héricourt remercia son «caractère». À l'exemple des Romains, tel que les Scipion et les César, il allait conquérir le monde. Oh! c'était une grande chose qui exaltait son émotion. À Munich il lut, les larmes aux yeux, le bulletin de Napoléon. «Soldats de la Grande Armée… En quinze jours, nous avons fait une campagne; ce que nous nous proposions est rempli… Cette armée, qui avec autant d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie… Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes en votre Empereur!… Mais nous ne nous arrêterons pas là: vous êtes impatients de commencer une seconde campagne. Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort…»

Oui, il était impatient de recommencer une campagne. Les troupeaux d'Autrichiens bousculés par son cheval depuis vingt jours ne lui fournissaient plus une émotion grandiose. Il fallait plus de péril pour ressentir plus d'orgueil.

Sur un pont de l'Isar, il rencontra le colonel Lyrisse, dont l'effusion paternelle fut considérable. Ensemble ils mangèrent excellemment dans les tavernes. Edme se réjouissait de vivre, ayant combattu.

Les sujets d'équitation exceptés, le colonel ne parut guère loquace. Aux vertus des chevaux il attribuait la victoire d'Ulm acquise sans bataille importante, par la seule rapidité des marches. Sa distraction était de revenir à la berge de l'Isar pour inspecter les animaux que menaient boire les corvées de cavalerie. Il vanta l'équipage de Malvina van Brooken, l'amie d'Augustin Héricourt, car elle attendait, dans Munich, un jour propice aux fiançailles. Le soir, elle reçut dans sa maison louée à un marchand. Lumineuse et blanche, toute flexible en un fourreau de mousseline turque brodé d'une guirlande de rosés au bas, elle accueillit les officiers. C'était une salle de couleur chocolat, un atrium romain peint à la détrempe de centaures et de nymphes sur les panneaux encastrés de fausses colonnes ioniques. Les théières bouillonnaient au faîte de trépieds en bronze vert. Trois domestiques en livrée marron et en culottes de peluche jaune passèrent les rafraîchissements. En dépit des empressements du colonel-général Cavanon, elle réserva ses grâces pour Bernard, membre présent de la famille, et lui mit sous les narines la fraîche odeur de son corps. Elle avoua de la passion envers Augustin et son esprit malicieux. Lui, fat, souriait du haut de l'habit sombre, les mains derrière le dos, tour à tour sévère ou sardonique, à l'exemple de Praxi-Blassans.