—Votre frère est un idéal, un idéal! répétait-elle… À cheval, il est aussi un idéal, avec ses grandes bottes, et sa culotte blanche… C'est polisson de dire ça, en français?

—Mais non, Madame, pas le moins du monde…

—Vous aussi, vous avez un bel uniforme, et le baron, il semble un colosse vert; et le grand colonel Lyrisse, donc… et le joli trompette, votre beau-frère, je crois. Tous les Français ont de belles cuisses. C'est polisson de dire ça?… Aimez-vous Ossian, major. J'en raffole. Cela nous pénètre de beaux sentiments; doutez-vous?

Elle voulut réciter un passage. On fit silence. Elle fermait à demi ses paupières violettes de femme à trente ans; et déclama en anglais, les dents sur ses lèvres minces qui sifflaient, en étendant ses beaux bras nus, en renversant sa gorge, et puis tomba, comme exténuée, dans un fauteuil à la Voltaire, bas sur pieds, haut de dossier, y étala la robe froissée contre ses belles hanches.

Bernard l'eût mieux aimée maîtresse qu'épouse. Il prévit les malheurs conjugaux d'Augustin, séduit malgré tout par la fortune de la dame. Elle-même fit apporter les tables de bouillotte. L'on commença de remuer les cartes et l'or. La partie fut importante. Elle vidait de petites bourses de soie rouge pleines de louis, de frédéricks et de guldens, en éclatant de rire, si elle gagnait. Les officiers jetèrent leur or aussi. Ils en avaient dans toutes les poches, à cause de cette poursuite de l'archiduc. Le colonel Lyrisse perdit beaucoup; cela fit que Bernard n'osa point lui réclamer encore les arrérages, toujours impayés, de la dot.

On apporta le souper. Malvina multipliait ses déclarations. Qui n'était pas militaire n'était pas un homme. Jamais elle n'avait pu chérir son mari, faute d'un uniforme qui avait toujours manqué au pauvre navigateur. «Un soldat glorieux ne peut être laid.» Elle but à la victoire française et aux héros de l'empereur. Ils levèrent ensemble leurs flûtes de Champagne, ravis que «la beauté applaudît au courage»! comme l'exprimèrent les remerciements que l'élégiaque développa.

Et tous enviaient Augustin déjà maître de ce luxe, car il appela les laquais par leur nom, fit les honneurs. Afin de s'allier l'esprit morose du frère, il vanta les navires de la veuve et les spéculations de Caroline, laissa deviner une association probable. Il en avait écrit. Malvina ne discutait point cet avantage. Son sourire pirouettait lorsqu'elle déclarait ne rien comprendre aux affaires d'argent: «Je suis une originale, moi! en ce que je suis! L'idéal et le sentiment!… Les chevaux et les héros. Voilà mes amours! Buvons à mes amours, Messieurs!» Son œil la promettait à chacun. Elle paria suivre l'avant-garde, qui, sous les ordres de Murat, allait prendre la route de Vienne. Elle prétendit assister à des batailles. Ses connaissances sur les races de chevaux étonnèrent le colonel Lyrisse, dont la minuscule tête, prétentieuse et digne, se coupait d'un sourire macabre divisant sa face jusqu'aux oreilles.

—Vive l'Empereur, Messieurs, cria Cavanon! vive l'Empereur, qui nous vaut les grâces d'une si belle amie!

—Oh! que je voudrais voir le grand Napoléon! s'écria-t-elle.

—Vous l'avez vu.