À Hollabrün, le bruit d'un armistice courut. Kutusov s'avouait pris. Il capitulerait. On s'arrêta trente-six heures derrière la petite ville, à gauche du faubourg de Schöngraben, dans l'un des châteaux autrichiens qui s'érigeaient en tous les lieux propices. C'était une bâtisse basse et vaste, au milieu d'un parc que des métairies bornaient. Une vieille dame y reçut gracieusement, regretta de n'avoir point de champagne, qu'elle croyait être le vin ordinaire des Français. Il y avait des salles si hautes de plafond que de petits oiseaux nichaient entre les poutres, pépiaient et voletaient. Les chambres contenaient des horloges énormes incrustées d'ivoire, des panoplies d'armures rouillées, des épinettes vermoulues. On servit un sanglier entier avec ses défenses, sur une planche de chêne cru, creusée de rigoles pour la sauce. Poudrés à frimas, les domestiques portaient des souquenilles cramoisies et des culottes de toile jaune. On vécut là, débottés, contents. Les dragons dormirent étendus sur la paille des granges. Les courbatures se guérirent. Le régiment ronfla vingt heures de suite, les têtes entre les poings, les pieds nus. Là ils apprirent la mort de l'élégiaque et la nomination de Pitouët à sa place. Celui-ci endossa vite l'uniforme neuf. Il parlait avec vénération de Murat. Son teint hâlé, ses traits tirés et devenus sévères lui donnaient plus d'importance. Il critiqua la manière de parquer les chevaux, puis développa tout le plan de la campagne qu'il fallait entreprendre contre la Prusse, dont l'émissaire parvenait à Vienne pour demander raison du passage des Français sur le territoire d'Anspach. À son avis, la reine de Prusse était folle et le roi ridicule. Il croyait savoir que Talleyrand, avec ses collègues, se rendaient à Vienne aussi. Il forma des vœux pour le voyage des Praxi-Blassans sur un ton de courtoisie récemment apprise. «Ah bien! commandant, répétait le colonel ébahi!… Vous en dégoisez des phrases. Peste! mon bon. Tu profites auprès des princes…» Pitouët daigna sourire, et il affecta de se mettre à l'étude, étala ses cartes, des livres, des mémoires. Quant à l'élégiaque, on se contenta de le pleurer avec des: «Le pauvre garçon!—C'est bête, la mort!—Et nous aussi, va!—Enfin!—On n'est pas plus mal, sans doute, de l'autre côté. On se repose.—Les femmes lui f… la paix, du moins!—Ton, ton, ton, taine, ton, ton.—Il y en aura-t-il une seulement qui le regrettera?—Peuh!»

Le surlendemain, à trois heures de l'après-midi, tout à coup, on entendit battre la générale. Les aides de camp galopèrent le long des haies. Un coup de canon ébranla les vitres des grandes portes-fenêtres. Bernard se précipita sur le perron. Edme emboucha son cuivre, et le boute-selle fut sonné par les autres trompettes à tous les coins du parc. On vit les hommes surgir de la paille, à la porte des granges, et enfiler leurs bottes précipitamment. D'autres passèrent, la selle sur la tête, la bride au coude. Les maréchaux de logis injuriaient en bouclant leurs ceinturons. «Mein Gott?…» gémit la vieille dame, qui boucha ses oreilles et descendit au sous-sol. Des fenêtres on apercevait les positions des Russes, appuyés sur leur droite à un ravin et sur leur gauche à la forêt. Au centre, une batterie et des ouvrages en terre rouge défendaient leurs forces. De cette batterie, un petit nuage enfla, s'éleva, grossit, se dilua… L'armistice était rompu. L'orage de la bataille se propagea vite derrière la ville, tandis que des briques s'écroulaient déjà dans le faubourg de Schöngraben. Les grenadiers prirent le pas de charge afin de gagner le découvert.

Tout le jour, les dragons restèrent à l'entrée du faubourg, en réserve. L'infanterie donnait. Vers cinq heures arrivèrent les premiers convois de blessés, en des brouettes que traînaient des paysans coiffés de fourrures, sous la surveillance des caporaux. Un lieutenant n'avait plus de mâchoire inférieure, ni de langue, tenait la tête en arrière pour ne point frotter les lambeaux de ses joues contre le drap irritant du col. Les revers blancs de son habit portaient des plaques de sang. On eût pu compter les dents supérieures gâtées, toutes noires, dans la viande de la bouche qu'un coup de sabre avait partagée sans doute au moment d'un cri. L'homme vivait encore, et il se ramassait sur lui-même, contractant les jambes, tandis que ses mains rouges recueillaient les vingt morceaux de chair pendus à ses pommettes.

Le défilé ne discontinua plus. Dans les charrettes, les soldats pleuraient, tels des enfants, pour un ventre ouvert, une main brisée, un nez enfoncé, une jambe trouée par les balles austro-russes. Les moribonds s'agriffaient aux manches des autres. Leurs blessures rendaient certains attentifs et réfléchis. Soudain l'un poussait un cri de bête battue, fermant les yeux. Ceux en agonie regardaient blanchir, mourir leurs mains étalées au long des capotes bleues. Ils avaient perdu tout courage. Ils invectivaient l'empereur, l'appelant: «Bourreau, canaille corse, étrangleur de la République!—Faut-il que je sois bête.—C'est bien fait pour moi, au lieu de déserter?—C'était facile pourtant, idiot!…» Ils regrettaient leur pays, leurs parents, le repos des chaumières… Au long d'un haquet, recouvert de paille, un chef de bataillon n'avait plus que son habit ouvert sur sa chemise, car ses deux jambes velues, emportées aux genoux par une bombe, saignaient à travers les linges du pansement. Celui-là regardait fixement la croupe du cheval et serrait les dents, les poings, comme pris de rage contre l'atrocité du sort. Un à un, haquets, camions, brouettes et chariots s'engagèrent dans la rue de Schöngraben. Les projectiles ennemis commencèrent à effondrer les toits de chaume, parce que les colonnes de grenadiers et le train d'artillerie ne cessaient de la parcourir.

Le major vit Edme pâlir, qui considérait l'homme aux jambes enlevées. Il pensa nécessaire de porter les escadrons loin du spectacle démoralisateur; et l'on se retira plus loin, dans une petite prairie fangeuse. Silencieux, ils s'immobilisèrent dans les guérites chaudes des manteaux, à la tête des montures.

L'orage de la bataille gronda, se développa, ébranla les nues du ciel et fit vibrer les oreilles. On ne se parla point. Les chevaux s'émouchaient de la queue. Bernard faisait les cent pas devant les lignes en pensant à la petite Denise, qu'il imagina sur les genoux de sa mère, à l'activité de Caroline, qui avait abîmé de son charbon les jardins des Moulins-Héricourt, car la prairie morave ressemblait, parmi son entourage de peupliers nus, à celle de l'Artois. Comme il comparait les arbres, il vit une fumée légère grandir au-dessus de Schöngraben, entraînant de rouges étincelles, et bientôt un grand nuage de fumées tourbillonnantes s'évada. Une flamme d'or et de sang se dressait, se dardait. Le chaume des toits s'incendiait.

Dès lors le feu s'échevela davantage et tendit contre le ciel un immense rideau lumineux, qui ronflait en s'étalant. Les fumées furent rabattues vers la prairie. Les dragons toussèrent. Il volait des flammèches. Les chevaux s'épouvantaient. Mais on ne put d'abord changer de place; les colonnes de grenadiers se rendant au feu comblaient les routes et les petits champs, entre les caissons verts de l'artillerie.

Le jour baissa vite en ce crépuscule de novembre. Seul l'incendie éclairait les figures furieuses des fantassins muets et qui attendaient, l'arme au bras, le signal de la marche. La nuit ne vint pas interrompre la canonnade; mais on dut reculer en arrière de Schöngraben et d'Hollabrün, autour de quoi l'on se battait toujours, dans les rues pleines d'incendie, de poutres roulantes, de cris effroyables, que poussèrent des blesses lapés par la flamme. Plus tard les chasseurs à cheval, qui allaient, à gauche, tourner l'ennemi, annoncèrent que l'armée de Kutusov défilait derrière le corps Bagration, qu'elle échappait à nos armes, que les hauteurs de Schöngraben appartenaient presque à l'infanterie russe. Il fallut allumer des feux de branches pour le bivouac.

À ce moment, une odeur de grillade envahit l'air, le satura. Edme eut mal au cœur. Les blessés rôtissaient dans les maisons en flammes. On le comprit. Il répugna d'avouer que l'on respirait une atmosphère chargée de graisse humaine. Le lendemain, quand on traversa les décombres fumeux de la ville, Edme et Bernard reconnurent le malheureux chef de bataillon: sur les mains, il avait rampé hors d'une petite épicerie, jusqu'à ce que les flammes issues de la boutique eussent atteint les moignons de ses cuisses. Les deux fémurs, sortis des chairs charbonneuses, restaient pris dans une mare de graisse jaunâtre figée autour du cadavre tordu. Les mains avaient creusé la terre.

On croisa des files de prisonniers russes, aux visages roses, aux yeux
d'enfants naïfs, aux narines ouvertes. Enfui derrière les troupes de
Bagration, Kutusov joindrait ses divisions à l'armée de Pologne et aux
Autrichiens de Kienmayer. Des officiers apprirent cela.