Et partout, sur les seuils, au-dessous des poutres rongées par le feu, gisaient des corps recroquevillés et noirs, rétrécis à la taille d'enfants, sauf les grosses têtes, qui semblèrent des boules de charbon friable.

L'horreur fut telle que les dragons ne se parlèrent plus. Ils se pinçaient les narines à cause des émanations. Des soupiraux et des fenêtres, des murs effondrés entre les meubles disjoints et boursouflés par les cloques du vernis, la même senteur d'ignoble grillade humaine montait. Le régiment prit le trot à travers les étables et les tas de paille qui flambaient encore. Les chevaux évitèrent les corps presque nus des grenadiers de Kiew. Déjà leurs visages se violaçaient entre les jugulaires maintenant leurs hautes mitres dorées sur leurs cheveux à la poudre.

L'on alla par les campagnes, de village en village, à la suite des Russes qui brûlaient tout. En longs cafetans blancs, des paysans pendaient aux branches basses des arbres, la langue hors du visage violâtre, déjà becquetés par les corbeaux. Au sommet de leurs collines, les châteaux fumaient de l'incendie. Les filles se sauvaient; leurs lourdes tresses battaient sur le dos des corsages galonnés. Ensuite, les Français reconnus, elles versaient le vin blond des cruches dans des tasses multicolores, qu'elles apportaient, contant les misères subies, les meurtres des parents, les viols des femmes et des adolescentes. Certaines finissaient par offrir leurs bouches au baiser d'Edme s'inclinant. Beaucoup d'entre elles appartenaient à des familles protestantes exilées par les édits de Louis XIV jusqu'en Moravie. Les escadrons trottèrent. Héricourt lançait les meutes d'Ulbach et de Cahujac par les villages entrevus dans les creux de ravins, à travers les sapinaies sombres. On prévit l'approche d'une grande bataille. Tous les champs s'encombraient de compagnies en marche. Si le major se retournait en selle, il apercevait une écume d'hommes entre les nuées grises et les échines des coteaux. Des régiments descendaient les pentes derrière le groupe de leurs tambours. Les attelages d'artillerie sonnaient le long des chemins. Les cuirassiers aux armures ternes foulaient, par troupeaux, les emblavures. Des gorges, les colonnes débouchaient avec pelotons d'état-major. Les aides de camp jalonnaient les carrefours, se renseignaient, la main à la corne du chapeau verdi, et devenus graves, hâlés, maigres. Les doigts de pied moulaient le cuir des bottes.

On alla. Rien n'intéressait, sauf la guerre. Les soldats eux-mêmes discutaient le plan de Bagration, la patience de Kutusov et les qualités de Murat, de Lannes, d'Oudinot. Augustin parvenait presque tous les jours jusque son frère. Il lui dit une fois: «Bernard, je crois que tu me gardes rancune, et pourtant je t'aime bien. Oui, oui. J'admire sincèrement ton caractère. Je t'assure, quand mon service m'appelle auprès des éclaireurs du corps, j'éprouve de la satisfaction. J'accours à franc étrier. J'ai hâte de te revoir. Cependant tu ne me conseilles pas, tu t'enfermes dans ton orgueil. Cela te nuit auprès des chefs. Mais je te comprends, moi. Seulement je n'ai pas la force d'être pareil à ton courage moral. J'ai besoin de briller, de triompher vite. Les victoires de l'esprit sur l'instinct et l'ambition ne me suffisent pas. Si tu voulais, si tu voulais, Bernard, tu pourrais me transformer. Mais tu ne veux pas. Je te semble un enfant barbare… Cela m'attriste. J'ai reçu une lettre de Caroline. Est-il vrai que Virginie va rejoindre Aurélie à Vienne, avec la petite Denise? Les deux paires d'yeux vont donc se réunir sur les genoux de leurs mamans… As-tu remarqué, mon frère, comme les Bavaroises et les Moraves ont les yeux de Denise, d'Édouard… Tu as dû rapporter cette impression de Hohenlinden, hein… L'âme des vaincus a passé dans l'âme de la race victorieuse, peut-être aussi…»

L'aîné sourit, car il percevait le manège du courtisan qui le flattait en parlant des petits: «Va, va, mon garçon, je ne m'opposerai point à ton mariage, ni à la richesse que tu attends. Tant pis pour toi s'il t'arrive du malheur ensuite… Tiens, regarde: Ulbach et ses Alsaciens ont couru d'instinct à ce village qu'entourent les houblonnières, et les gascons de Cahujac à ce hameau vers lequel grimpe le vignoble. Vois donc les Bretons qui pêchent avec une branche et une ficelle dans la rivière. Yvon rejette une tanche qui frétille sur l'herbe près du moulin dont leur patrouille explore les devants. Comme chaque race obéit à son goût particulier. Corbehem et ses Flamands marchent en silence, peinés par la disette.

«Sais-tu quand on aura du pain? Tous ces pauvres diables se démènent. Ils ont faim vois-les donc, Edme. Ce régiment est comme une araignée qui a tendu sa toile. Les patrouilles rayonnent du centre jusque les bois de sapins. Les dragons fouillent les plis de terrain. Pas un coup de feu. Oh! cet ennemi qui recule toujours, qu'on ne peut atteindre nulle part!—Moi aussi, répondait Edme, j'ai envie de l'atteindre. Il me semble qu'alors nous n'aurons plus froid, ni faim, et que nos bottes seront rapiécées. Ils emportent dans leur fuite toutes nos chances de bonheur, les Austro-Russes.—L'empereur le sent comme nous, ajoutait Augustin, en caressant l'or terni de ses aiguillettes. Voyez comme de partout l'on se rassemble. Tenez, là-bas, les hauteurs se garnissent de chariots, de forges mobiles, de voitures, de fourgons. Les chefs hâtent la marche du bagage.—La vie s'augmente de toute la vie qui se concentre dans les corps exaltés de cent mille hommes.—On est sûr de soi. On éprouve les coudes contre les coudes. On est un seul soldat confiant, un seul soldat qui se couche sur le pays morave, qui l'absorbe, qui mange ses poissons, qui boit son vin et sa bière, qui aime ses grosses filles mamelues déjà violées par les uns et les autres. Les petits garçons d'ici apprendront facilement le russe, l'allemand et le français, dans les écoles. Chaque peuple laisse de son sang aux progénitures qui germent dans le ventre des femmes.—Et chacun laissera beaucoup de son sang aussi au pied des vignes qui porteront les grappes de son vin blanc.—Qui a du pain ici?—Personne de nous.—On fait halte?—Oui.—J'ai faim.—Et moi! Il me semble que je mâche du cuir.—On a droit à un demi-biscuit trempé dans l'eau.—C'est l'ordinaire depuis trois jours.—À la guerre comme à la guerre, mes enfants!»

L'armée se put repaître à Brünn, ville pleine d'approvisionnements, que les Russes ne jugèrent pas utile de défendre. L'Empereur y tint son quartier général. En dépit du froid et du mauvais temps, les rues se remplissaient à chaque heure d'officiers cherchant les nouvelles et désireux de se montrer avant la bataille pour y obtenir un poste d'importance, ou fixer leur souvenir dans la mémoire des maréchaux qui vivaient là somptueusement. Ce n'étaient que chevaux de sang aux mains des ordonnances, calèches suspendues, voitures de campagne attelées à quatre. Les grenadiers et les cavaliers des compagnies d'élite montaient la garde devant toutes les portes cochères. Au milieu d'une cour de hussards et de dragons, d'adjoints à l'état-major, Murat paradait. Augustin s'exaltait à ce spectacle. Il s'avoua fier de traverser les rues populeuses devant l'admiration des bourgeoises coiffées de toiles d'or et vêtues de pelisses blanches, chaussées de bottes en cuir rouge. «C'est beau d'être les triomphateurs,» disait-il au major plus indifférent.

Lui, ponctuel, se rendait jusque le bourg où campaient les escadrons au repos. On y attendait les traînards, les recrues envoyées du dépôt de Béthune. Il inspectait méticuleusement les bandoulières de carabines, les faisait blanchir. Il veillait à ce que les hommes réparassent leurs vêtements, et se contentait seulement s'il trouvait les pelotons assis on tailleurs à l'abri des hangars, leurs habits sur les genoux et l'aiguille à la main. Le maréchal des logis Rougon présidait à ces travaux. Dans une grange, on radoubait les bottes. Ailleurs on rapiéçait les culottes de peau et les gants à crispin. Partout on étrillait les chevaux, on pansait leurs échines, on ferrait la corne. Les marteaux de la maréchalerie tapait l'enclume. On égalisait les crins des queues à coups de tondeuse. Pour les soins des bêtes, le colonel demeurait lui-même dans ce village aux maisons de planches goudronnées; leur rez-de-chaussée soutenait à l'extérieur des hangars couverts, et des toits à porcs. Le gros homme se promenait là, en bas bleus, en manteau de cheval, le bonnet de police enfoncé jusqu'aux bajoues. Il s'appuyait sur une canne. Il gourmandait les soldats. Devant le village coulait un petit ruisseau dont les recrues cassaient la glace, au matin, afin de recueillir l'eau de la lessive. Trois cents chemises de troupe pendaient à des ficelles, sous les hangars bas.

Le soin de réparer les statues et de compléter leurs rangs n'absorbait plus toute l'attention d'Héricourt. Il souffrait beaucoup de l'estomac, des reins. Cela le rendit morose, non qu'il sacrifiât à la douleur sa sérénité habituelle, mais parce qu'il redouta de ne pouvoir achever la campagne et, par là, de manquer les occasions de gloire. Il approchait de la trentaine. Il n'était pas encore colonel. Cela le remplissait d'amertume. À cet âge, le Rival commandait l'expédition des Pyramides.

Le major songeait à l'avenir d'une vie au coin du feu, s'il lui fallait quitter le service devenu trop ingrat, passé une certaine époque, pour qui n'obtient pas les hauts grades. Vraiment il n'aimait pas Virginie. Certes il la tromperait; elle lui rendrait la pareille. Ils divorceraient. Il prévit les misérables phases de ce conflit. Comment s'arranger de Virginie, molle et trop soumise à des malaises, de Caroline désagréable à voir, et toujours grognante. La seule évocation du petit Dieudonné Cavrois valait un dégoût nouveau. Les Praxi-Blassans l'auraient mieux séduit; mais la mélancolie de la sœur ne lui était pas moins pénible que la crainte de pécher criminellement avec elle. Sans savoir les raisons, il s'imputait la cause de cette tristesse. Il ne s'était pas montré bon envers elle. Il aurait dû lui offrir ce que ne prodiguait pas l'irascible et l'actif diplomate: une affection constante, définitive et sûre. L'étrange miracle des yeux d'Édouard, identiques à ceux de la petite bavaroise de Mœsskirch, n'annonçait-il pas l'influence qu'un frère eût pu avoir sur l'existence d'Aurélie? Elle l'avait sauvé du suicide, elle, par l'entremise de sa belle-sœur.