Et cependant il ne se crut pas le courage d'accomplir ce devoir. L'énergie des sentiments lui manquait. La mort de son père l'isolait complètement, le respect envers le vieillard ayant été sa plus forte inclination. Depuis lors il n'avait voulu que la gloire. Elle se dérobait. Il prévit bien qu'elle ne viendrait pas à lui en ce même paysage où finirait sans doute la grande bataille des nations, latines contre la slave et la germanique.
Roides, les pentes du plateau lépreux descendaient, jusques les étangs, à droite, étangs ternes, larges, embarrassés de roseaux et qui reflétaient un ciel gris, traversé par des vols d'oiseaux migrateurs. Ce mont de Pratzen représentait de profonds ravins semblables à des plaies mauvaises où vivaient, blottis, d'affreux villages en bois. En s'échappant de maisons engluées de glaise contre le froid, la fumée noire des feux de tourbe souillait l'air. À mi-côte, la roue d'un moulin tournait sous le barrage du ruisseau huileux. Un vieil homme en bonnet de coton péchait à la ligne. Ensuite la hauteur pierreuse s'adossait à l'horizon gris. Des chemins y serpentaient entre les terres maigres et les silos du vignoble. Plus loin, vers la gauche, le plateau s'abaissait jusque la route d'Olmütz coupant une plaine onduleuse et triste, très vaste. En-deçà de la route, à un coteau, cinq mille Français en veste fouillaient de leurs bêches, de leurs pioches, entamaient des tranchées profondes, rejetant une terre plus rouge, fraîche, plantant des palissades, abaissant des chevaux de frise, élevant des rectangles de terre. Plus loin, en arrière, les grands bois de pins adossés aux collines de Bohême fourmillaient de tout un corps d'infanterie, qui se retranchait également. Vers le coteau on traînait les pièces d'artillerie lourde. C'était une activité folle et joyeuse, que rythmait sans cesse le roulement des tambours.
En face, plusieurs essaims de uhlans et de cosaques couraient, le long du plateau, de village en village, sortaient, galopaient jusqu'au ruisseau couvrant les bivouacs de cavalerie, échangeaient parfois des coups de feu inutiles avec les soldats du 11e chasseurs, qui faisaient le service d'avant-postes. À certains moments, tout rentrait dans le calme de l'attente.
Bernard Héricourt s'attachait au paysage. Son âme déçue des sentiments et de la gloire jouissait d'être morne ainsi que lui. Le caractère savourait là un repos, une douceur amère, en laquelle il se complut.
Revenu de Vienne, tout guéri, Gresloup l'approuva d'aimer ce lieu. Ensemble ils demeurèrent des heures, pensant à la misère des ambitions illusoires, des vaines passions.
—Tout fuit toujours, mon cousin, affirmait le lieutenant après ses récits d'amour.
—Tout fuit, oui, répondit Héricourt.
—Et la vie pourchasse.
—Nous poursuivons l'ennemi qu'on n'atteint jamais.
—On n'atteint pas…