À cet instant, un tumulte de voix françaises troubla le songe. Les cris de «Vive l'Empereur!» se dégageaient du fracas. Il vit des torches de paille et de sapin courir au poing des cavaliers galopants; tous les rangs des divisions Suchet, Caffarelli, quittaient leurs litières, dont ils arrachaient le foin pour le tordre en forme de brandons, l'embraser. Ce geste se propagea le long des lignes. Deux murailles infinies d'hommes illuminants se dressèrent afin d'éclairer le Rival, qui, au milieu, parut. Après lui, les torches de paille s'éteignaient, comme si la présence impériale uniquement eût enflammé les troupes.

À leur tour, les dragons se levèrent, se dirent le jeu; ils amassèrent la paille et l'allumèrent, en répétant leurs vivats pour la proclamation qui annonçait la victoire. Lui vint, la main en l'air, et galopa devant les visages tendus qui vociféraient, unanimes en leur confiance nationale.

—Esclaves, murmura Gresloup!

—Non pas, contredit Pitouët, ils s'acclament eux-mêmes; ils saluent la fortune de la Nation dans celle du camarade qui la rend glorieuse avec lui.

Ave Cæsar, morituri…

—Vive l'Empereur! hurla Corbehem, qui haussait sa large poitrine en manteau blanc barré d'or.

Tout court sur un grand cheval, l'Empereur passa exalté par les cris énervant au loin le peuple de soldats réunis autour des feux. La fumée des torches masqua son visage. On ne reconnut que sa main: elle se levait; elle s'abaissait en remercîment.

—Oh! gémit Edme, avec une convoitise douloureuse, que je voudrais ressentir ce que cet homme ressent à cette heure!

—Épouse la maîtresse d'un Barras, assassine ses adversaires, répondit Gresloup, et il te donnera peut-être le commandement de l'armée d'Italie, jeune homme, si tu es, comme celui-ci, un mari complaisant et un sicaire docile.

—Taisez-vous, mon lieutenant, je vous en prie. C'est trop beau…