—Napoléon a deviné leur plan, dit le nouveau chef d'escadron; quel homme de guerre!
—Et, s'ils coupent la retraite sur Vienne, que ferons-nous?
—Murat tournera leur droite; alors ils nous auront dans le dos.
—Mais Bagration, qui est devant nous, empêchera de les tourner.
—Lannes enfoncera Bagration…
—Et Murat la cavalerie autrichienne…
—Les vainqueurs pris à revers seront coupés de la Pologne.
—À moins que nous ne soyons pris entre les troupes de Pologne et celles-ci.
—Cela dépend du hasard de la guerre, chantonna Gresloup… Voyez donc, Major, ces multitudes de feux qu'on sent doués de conscience, personnels… Ne dirait-on pas un peuple d'êtres féeriques qui s'agitent dans notre «morne paysage», comme les idées en nous, et sans plus de sagesse…
Mais Héricourt n'était pas d'humeur à philosopher. Il s'affirma qu'en cette plaine à demi disparue parmi le brouillard naissant il accomplirait le lendemain une grande chose. Elle l'élèverait au-dessus du Rival contraint à l'admiration. Elle imposerait au cœur des hommes l'émotion d'un enthousiasme. Que serait cette chose? Il l'ignorait encore. Il entrevoyait une manœuvre du régiment qui le porterait jusqu'à la cime du plateau, cette masse d'ombre illuminée de cent mille points, animée d'une rumeur. Il entendit hennir au delà de la route d'Olmütz les chevaux des hussards de Pawlograd. Il se rappela la bande de junkers qu'il avait vus dans la journée rire et boire, puis casser leurs verres après avoir porté à la santé de quelque personnage. Il frapperait du sabre, bientôt, ces jeunes gens imberbes aux joues roses; il éteindrait l'éclat de leurs regards naïfs et bleus, au nom de la force latine et de la liberté républicaine.