Le Rival s'excitait, furieux, en agitant une main grasse et blanche. Murat, consterné, se tint coi. Napoléon finit par s'éloigner au trot de son arabe en haussant les épaules sous la redingote grise toute crottée.

—Monsieur, tu n'as pas de chance, tout de même, gémit le colonel.

Toutefois le rêve de devenir général l'empêcha de plaindre plus longtemps Héricourt. Il lui promit la succession de son grade.

Le major souffrit de rage. Rentré à Brünn, dans son logement, il se jeta sur le lit pour crier à l'aise, ébranler le bois à coups de poing. Un billet de Cavanon réussit à l'apaiser un peu: Murat avait représenté plus tard à l'empereur l'injustice de tels reproches. Il n'y serait pas donné suite.

Cependant Bernard ne se consola point. Le Rival l'avait humilié. Il s'emporta contre le destin, conta sa peine au colonel Lyrisse, qui le retint à dîner avec Cavanon, Edme, Augustin, Malvina tout en velours jonquille. Bavarde et satisfaite de soi, elle n'intéressa guère. Héricourt lui dit brutalement qu'il laissait aux enfants la société des femmes, puis se retira de bonne heure. Cavanon l'excusa et fut galant.

Dans la nuit du surlendemain, on lut devant les escadrons, à la lueur d'une chandelle cachée aux patrouilles de l'ennemi par un manteau étendu, la proclamation de l'empereur, affirmant une prochaine victoire. Les dragons étaient passés du centre à la gauche, au flanc de la route d'Olmütz, non loin du coteau, garni de dix-huit canons, que le 17e léger avait promis sur l'honneur de défendre jusqu'à la mort.

Le corps de Lannes séparait les dragons de ce coteau. En arrière, les cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty constituaient une réserve. En avant, les chasseurs de Kellermann couvraient la droite de Lannes, car on savait que, dans la plaine onduleuse, quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens allaient prendre place.

Impatient de se ruer, de contredire Napoléon par l'évidence de sa bravoure et de ses manœuvres tactiques, Héricourt rageait encore. Au souvenir de sa vie manquée, de sa gloire perdue, il serrait les dents, il frappait l'air d'un bras fou. Toute la nuit, il parcourut les bivouacs, compta et recompta les hommes. Il en était arrivé le soir même. Il n'en manquait plus dix. Assister à une grande bataille était un mirage pour ces âmes qui, depuis quatre mois, trottaient à travers les Allemagnes, pillant, tuant et s'enivrant.

«Te voilà, Macquart.—Oui, mon commandant.—Je te portais déserteur, mon garçon.—Sauf votre respect, mon derrière n'avait plus de peau; mais, quand j'ai su qu'on allait se frotter sérieusement, j'ai mis du suif sur ma personne et me voilà présent à l'ordre.—Je te croyais retourné dans ta famille.—Ah, là, là! ma famille… Un père qui gifle, une mère qui ramasse les sous que je gagne et qui les fourre dans son bas de laine. Et puis, les contremaîtres, à l'atelier, qui vous comptent quinze sous pour quatorze heures de travail. J'en ai assez. Jamais de grand air! Jamais de plaisir! Ici, au moins, on vit, on se sent, on s'amuse, on se cogne. Demain, quand je taperai sur le Russe, ce sera comme si je tapais sur le contremaître qui a séduit ma maîtresse. J'irai de bon cœur; et ça me soulagera. L'armée, c'est là seulement que je respire, moi!—C'est vous, d'Auberive.—Mon commandant, je suis resté malade chez des paysans aux environs de Znaïm. J'avais une migraine effrayante et la fièvre. Le chirurgien du corps l'a constaté. Quand j'ai appris que Kutusov avait rejoint l'empereur Alexandre, j'ai deviné la bataille; j'ai loué une carriole et deux chevaux: j'ai emmené Saccard avec moi, et nous sommes arrivés à temps. Je me suis engagé pour voir une grande bataille. Je ne voulais pas manquer le spectacle. Ce sera beau?—Les trois empereurs s'empoignent.—J'aurai vécu, du moins, si je vois ça. À Paris, on ne vit pas. On boit avec des créatures, on joue bêtement toute la nuit. On s'abîme l'estomac. Toutes les femmes trompent de la même manière.—Et en province, à Plassans, dit Rougon, ce n'est pas drôle non plus de fumer sa pipe toujours dans le même cabaret, du matin au soir. Au moins, à l'armée, on voyage, on voit du neuf.—Et demain, mon commandant, les dragons français démontreront aux Moscovites ce que vaut un homme de Gascogne sur un cheval barbe.» Ils se vantaient en riant. Ils rappelaient leurs exploits anciens. Ils affûtaient leurs sabres! Ils se promettaient leur aide mutuelle au moment du combat. Sur les feux, ils cuisinaient dans leurs marmites des mélanges d'eau-de-vie et de cassonade, dans quoi ils trempaient le dur biscuit. Le bonnet de police rabattu contre les oreilles, à cause du froid, ils restaient accroupis en leurs grands manteaux blancs, au milieu des litières de paille. Quelques-uns dormaient déjà, les pieds au feu et la tête dans leur col, appuyée sur la selle, le long des faisceaux de carabines, assemblant aussi les sabres et les gibernes, les casques et les paires de bottes.

Au toit d'une ferme, Corbehem et Cahujac examinèrent les positions de l'ennemi que marquait la multitude des feux sur le plateau, dans les ravins, aux inclinaisons des pentes. Pitouët les spécifia exactement. On distinguait, dans les masses d'ombres, un mouvement certain de la gauche vers la droite qui confirmait les prévisions de l'Empereur. L'armée russe descendait aux étangs pour couper la retraite sur Vienne et rejeter l'armée française contre les monts de la Bohême.