—Quelle belle horreur, répéta Gresloup, halluciné par ce grandiose aspect de mort.
Edme ne répondit pas, actif à saisir de nombreux prisonniers dans son peloton de trompettes; prisonniers maladroits, peureux, sautillant afin d'éviter les pas des bêtes saigneuses. Il s'en réfugiait entre quelque vingt carrosses découverts auprès d'une chaumine, et réservés sans doute à l'état-major de Buxhœwden, pour le repos, passé la bataille. Les postillons avaient emmené les chevaux. Derrière les timons agrémentés de lions en cuivre, les soldats russes se protégeaient contre la brusquerie des alezans, et contre les coups de sabre allongés au hasard par les dragons insoucieux de balafrer la résignation d'un visage, de mains suppliantes. Besoin de détruire, afin de constater le changement que la mort apporte dans l'apparence des êtres! Envie puérile de se réjouir en se reconnaissant forts comme une cause!
«Gare donc!—Là-bas.—Cette ligne jaune.—On dirait des manteaux de cavalerie.—Les Autrichiens reviennent.—Ils sont bien mille.—Mille!—Deux mille.—Il y en a dix mille au moins.—Comme ça trotte.—Mon colonel, voyez-vous les Autrichiens?—Malheur! Ils arrivent par la route de Vienne.—Nous sommes tournés.—Ils ont enfoncé Davout.—Bagration nous charge en flanc.—C'est la cavalerie de Kienmayer.—Ou de Lichtenstein.—Ou des deux.—Et les prisonniers qui vont nous tomber dessus.—Gare, toi, mangeur de chandelles… Arrière.—Tiens donc!… Ça t'apprendra. Crève!…—Regardez: ils avancent.—Je les reconnais, ce sont les cuirassiers de l'archiduc Ferdinand!—C'est leurs manteaux jaunes.—Pelotons!… halte!»
Entre les épis barbus des grands roseaux, le major examina ce qu'indiquait la fièvre des cavaliers retenant leurs montures. Il distingua mal d'abord; mais le mouvement d'un immense troupeau ondulait au delà des étangs. «Il faut savoir, dit le colonel. Major, mène au-devant ton escadron.» Edme abandonna les prisonniers, emboucha la trompette. On défila hors des roseaux, on se déploya dans la plaine. On courut au petit trot, les carabines prêtes. Les soldats murmurèrent: «Va falloir recommencer.—Ah! il est loin le pain du général.—C'est pas lui qui casse les dents.—Et mes boyaux qui chantent.» La faim verdissait la maigreur des visages. Il leur vint une colère qui surexcita la fièvre du combat. «Attends-moi: je vas t'en faire des prisonniers. Ils n'auront pas le temps de dire couic.—C'est-il pas canaille, quand on est vaincu, de faire tuer comme ça le monde.—Tant pis pour celui qui tombe sous ma patte.—Hue, cocotte!—Dragons, au trot accéléré… Maarche!» Ils prirent l'élan, firent lever d'une bruyère quelques uhlans démontés, embarrassés de leurs bottes, qui jetèrent leurs sabres et leurs lances, tendirent les mains. Mais les dragons bondirent en fureur et sabrèrent. Une tête fut fendue, un dos traversé, une poitrine trouée, un bras coupé, un ventre ouvert, et les diables retombèrent en hurlant, hachés encore par les soldats du deuxième peloton: «Attrape, cochon. Ah! tu ne veux pas nous f… la paix!—Tue-le, ce plein de soupe.—Tiens, tu ne gueuleras plus, toi…» On courut encore cent toises: «Ils sont dans un chemin creux, les cuirassiers!—Leurs manteaux seuls dépassent ce talus.—Méfiance!—Halte!—Tu vois les casques, toi?—Non, mais c'est une ruse.—Si on leur envoyait des prunes.—Le taillis les cache trop.—Premier peloton: en joue…—Regarde ce que c'est.—Oh! là là.—Des moutons!—Et des gros!—C'est leur laine, les manteaux de cavalerie.—Le voilà le pain de la gloire.—Cours chercher ton gigot, Camors!—En avant, en avant donc, buse!» Leurs éclats de rires se félicitèrent. Les chevaux heurtèrent un troupeau de mille têtes ovines, croûteux de boue. Avec une ivresse de faim, les bouchers sabrèrent, rougirent les laines, décapitèrent, enfoncèrent leurs lames dans les toisons. Le sang giclait jusqu'aux fontes. Bêlant de détresse, le troupeau se précipita, s'escalada, les mufles, sur les croupes, écrasa les corps des égorgés. À deux, les dragons, glissés de selle, enlevaient les moutons, les jetaient sur le sac à fourrage aussitôt sali par les ruisseaux de sang.
Revenus, ils allumèrent de grands feux autour des vingt carrosses; ils en tirèrent les banquettes de velours grenat, de drap marron, de cuir vert, pour s'y étendre. Les casques ôtés découvrirent les visages gris de poudre et leurs cheveux collés par la sueur. Près d'eux, on marchait sur des toisons sanglantes, on glissait sur des nœuds de boyaux; on heurtait des têtes de brebis. À pleines dents les conscrits mordaient la viande charbonneuse. Le jus, en coulant, recouvrait le sang répandu sur les revers des uniformes.
Les escadrons mangèrent, comme Bernard et le colonel assis dans une berline à caisse jaune. Les grenadiers rapportèrent aussi sur leurs épaules les corps d'autres moutons tués. Une odeur de graisse cuite gagna tout l'air. Les brebis rôtissaient sur des baguettes de carabine que des pierres soutenaient, aux deux bouts, dans la flamme d'or. Des étangs, montaient les cris et les plaintes de ceux qui enfonçaient, qui mouraient. Le canon tonnait parfois encore. Tout en rongeant un os, le vétérinaire lava les écorchures des bêtes assemblées le long du cordeau. Partout les lamentations d'agonies humaines alternaient avec le bruit de la graisse rissolante.
—Ah! dit Bernard repu, j'avais faim.
—Moi, répétait Edme la bouche pleine, j'ai fait avec mon peloton quarante-sept prisonniers, dont deux officiers. Nous avons capturé six chevaux, mon colonel, une pièce et ses attelages, un guidon d'infanterie.
—Va, va, mon garçon. Pitouët te couchera sur le rapport, et on te proposera pour un grade d'officier.
—Ah! il y a des vacances, dit Ulbach.