On nomma les morts: le farceur Marius, le noble Corbehem, le paisible Nondain, Flahaut le bon ivrogne et Tréheuc, qui jouait gentiment du biniou.
Héricourt regretta Corbehem, Descendu de cheval, Cahujac annonçait la victoire immense, les deux empereurs d'Autriche et de Russie en fuite, les cuirassiers d'Hautpoul pourchassant l'ennemi, par delà le Pratzen, jusqu'au château d'Austerlitz, où ces augustes personnes, la veille, avaient couché.
—Tu sais, Monsieur, tu es colonel…
Ebloui de sa joie, Bernard riait à tous, au grand vicomte, debout, qui écartait ses jambes fangeuses et chauffait de belles mains maigres, à Mercœur qui comptait de l'or russe dans son casque, à Ulbach insoucieux des caillots rouges collés à ses bottes et de sa face écorchée depuis la tempe jusque la joue, à Cahujac dont l'habit n'avait plus de basques, à Gresloup en loques, qui ne parlait pas, sa lèvre étant fendue au point de laisser apercevoir la denture jaunie. Bernard riait même au grave Pitouët, seul officier en uniforme correct à peine décousu dans le haut d'une manche, mais qui n'avait plus ni sabre ni fourreau. Bernard riait et mangeait. Ses doigts déchiraient des lambeaux de côtelettes brûlantes. Il absorbait l'odeur de grillade et maints morceaux juteux aplatis sous ses mâchoires victorieuses. Il engloutissait, devant le maréchal des logis, qui, maître d'un os tenu à deux mains, étirait avec ses dents la chair et barbouillait encore sa figure salie de poudre.
Aux pieds des roseaux, les prisonniers russes ronflaient dans leurs uniformes, les jambes pliées et les narines ouvertes, pêle-mêle avec les morts étirés par le spasme suprême.
—L'Empereur!… vive l'Empereur!…
On se précipita. Il arrivait par la digue dans la clameur d'ovations délirantes, au milieu de mains noires dressées vers lui. Des sabres s'agitaient. Des casques furent projetés en l'air. Héricourt s'élança derrière le colonel, en rebouclant son ceinturon et en arrangeant les linges de sa tête… «Vive l'Empereur!» Ce cri ébranla ses entrailles, secoua son cœur, illumina ses yeux. La Nation se saluait elle-même en l'homme prédestiné, la Nation triomphante, la Nation en habit vert plastronné de rouge, en culottes sanglantes, en bottes de boue, la Nation qui pavoisait de son bonheur les cinq cents yeux des dragons amaigris. «Vive l'Empereur!» cria la gorge du major, malgré son âme raisonneuse. Par là il se saluait héros. Il se saluait riche de toutes les richesses de Caroline, accrues et consolidées par le crédit dû à la victoire des peuples latins. «Vive l'Empereur!» Il saluait Rome victorieuse des Huns après la course dans la vaste forêt germanique, de Strasbourg aux collines moraves. «Vive l'Empereur!» C'étaient des bouches graisseuses, une lèvre ouverte qui saigna sur des dents jaunies, une narine tranchée, une bouche agrandie par le sabre russe, des mains à trois doigts seulement, des sourcils ouverts, des fronts balafrés, des cheveux blonds, noirs, roux, collés par la sueur sur les tempes creuses, des épaules houlant de leurs épaulettes écarlates, des poitrines vibrant sous les boutons de métal: «Vive l'Empereur!» Ce cri traversa Bernard d'un frisson qui le précipita tout en avant; et il reconnut le même homme engoncé, le Rival de la terrasse des Feuillants, ses sourcils froncés sur les claires lueurs des yeux caves. «Vive l'Empereur!» Lui portait un habit vert et les épaulettes de colonel. Une plaque de diamants scintillait à sa poitrine épaisse. Son cheval blanc encensa. Il étendit sa main potelée; il sourit de sa lèvre dédaigneuse; il serra son col sous le menton volontaire. À un ordre, les hommes déterraient les piquets, roulaient les cordes, sautaient à cheval, coiffaient leurs casques, tiraient les sabres ternis d'une huile rougeâtre. Les rangs s'établirent. Les bottes frôlèrent les bottes. Les gourmettes cliquetèrent. Du silence s'imposa. Héricourt, contre le colonel et le cheval pie, Héricourt se trouva dressé dans les loques de son uniforme, l'épaulette pendante et la tête entourée de linges.
Les grands roseaux frémissaient. Les cris des moribonds furent entendus.
Parmi la suite de hussards, de cuirassiers, de généraux aux vastes bicornes, d'aides de camp aux schakos panachés d'écarlate, de guides et de grenadiers aux bonnets de poil, la figure carrée de Murat et ses boucles noires dominait mieux que celle, sanguine, du baron de Cavanon, celle, joufflue, d'Oudinot, celle fine, d'Augustin, qui fit des signes à Edme, à son frère. «Il vit encore,» s'étonna Bernard: il avait souhaité pour le jeune homme une fin glorieuse libérant Malvina de ses promesses conjugales. Mais cette rancune n'était plus rien. Elle se fondait dans l'ivresse de la gloire.
C'était donc la chance de l'homme engoncé qui prêtait à la vie de
Bernard Héricourt une heure si belle.