—Vive l'Empereur! s'exclama-t-il, avec l'espoir qu'on distinguerait sa voix.

Comme le groupe avançait, on se tut. Les rangs s'immobilisèrent. Murat dit: «Sire, les dragons de Votre Majesté…» Une estafette arriva, et Napoléon se retourna vers le hussard. Un pli fut transmis. Les chevaux s'arrêtèrent, encensèrent. Napoléon parcourut le message: «C'est bien! donnez trois de mes bouteilles de bordeaux au maréchal des logis? De quel régiment êtes-vous? quel escadron? où étiez-vous à midi?…» Le hussard balbutiait les réponses, honteux de se savoir couvert de boue, avec un kolback défoncé. Murat reprit: «Sire, les dragons de votre Majesté…—Mon cousin, vous donnerez des ordres pour que Kellermann et ses chasseurs aillent bivouaquer dans le village d'Austerlitz.—Oui, Sire.—A qui étaient ces belles voitures, interrogea l'empereur?» Quelqu'un voulut répondre, fut contredit par un grand cuirassier bavard. Un général prétendit que ce n'étaient pas les Russes de Buxhœwden, mais les Autrichiens de Kienmayer qui avaient combattu là. Cavanon soutint que les deux troupes avaient donné; or il ne savait plus le nom du général russe, Doctorow, que tout le monde lui demandait. Murat l'ignorait aussi.

Héricourt eût voulu souffler. Il jugea que ce serait un manquement à la discipline, et se tint coi, roidi, le sabre à la hanche, près de son colonel qui suait, malgré la bise d'hiver. «Bon! raisonna Bernard: s'ils continuent tous à jaser là-dessus, il passera sans rien demander du régiment, ni de moi…?» Maintenant ils discutaient à propos de la cavalerie autrichienne, qui, s'étant trompé de position la nuit, avait dû, le matin, rétrograder jusqu'à la gauche de Bagration et, dans ce mouvement, avait arrêté, plus d'une heure, la descente des infanteries russes. Aussi Davout et Friant avaient pu atteindre les hauteurs de Telnitz en même temps que l'ennemi, au lieu de les trouver occupées par avance, ce qui eût changé le sort de la bataille. Napoléon assura qu'on aurait vaincu cependant. Des irascibles démontraient le contraire, avec une évidente jalousie pour la fortune du Rival, qui défendit l'excellence de son plan.

Au pas, le groupe avançait encore. Napoléon ne regardait point les dragons, mais les étangs et les pentes du Pratzen, où il localisait de la main ses indications impérieuses. Héricourt retint un sanglot d'angoisse. Son régiment n'arrêtait pas l'attention. Il eut envie, de crier sa gloire, les noms des morts, les maux des vivants, la peine de leurs corps, le sacrifice de leurs âmes. La discipline s'opposait. Il demeura muet, rigide, le sabre présenté à la hauteur du menton. En lui tout trembla de ses espérances. Sa colère d'être méconnu imagina le meurtre du Rival, qui parvint devant le colonel, le dépassa, devant le major, le dépassa. Deux larmes voilèrent soudain à Bernard les larges épaules impériales, le col engoncé, le petit chapeau sans galons, la housse de velours pourpre sur la croupe nerveuse du cheval blanc; puis les hussards galonnés de tresses d'or, les armures lumineuses des grands cuirassiers, les uniformes sombres de l'état-major aux panaches blancs, rouges, les turbans des mameluks et leurs aigrettes, leurs vestes soutachées. «Sire, les dragons de Votre Majesté,» répétait désespérément la respectueuse insistance de Murat… Alors seulement l'empereur examina les cinq cents héros haillonneux juchés sur des chevaux sanglants. Il embrassa leurs rangs de son regard ombrageux. «Dragons, récita par devoir sa voix qui s'éloignait, je suis content de vous… Votre régiment, dès aujourd'hui, est un souvenir de l'histoire… Nous avons défait un ennemi insolent… Il y aura des récompenses pour tous… Les deux empereurs de Russie et d'Autriche fuient devant votre aigle victorieuse.» Les saccades de la leçon apprise s'interrompirent. Derrière le sien, tous les chevaux de l'état-major s'arrêtèrent: «Votre major a eu un cheval tué sous lui… Vous avez enfoncé les escadrons du prince de Lichtenstein, vous avez établi la gloire de la cavalerie française. Je porte le 23e régiment de dragons à l'ordre du jour de l'armée…» Les saccades de la voix s'interrompirent encore: «Vive l'Empereur!» clamèrent les hommes d'une seule âme, où l'esprit de Bernard fut ravi. Tous ses nerfs vibrèrent de cette acclamation. Au trot, l'empereur revint, ayant tourné sa monture… On l'entendit recommander à un général la prompte acquisition de drap et de bottes pour faire aux corps les versements d'effets indispensables. Il éperonna, courut sur Bernard, la tête en avant, comme une pierre lancée, mit sa bête au pas: «Major, c'est donc le cheval turc qui a été tué, demanda-t-il?—Oui, Sire.—Ah! ah! c'est bien fâcheux; c'était un beau cheval…» Bernard sentit la sueur lui couler de la nuque aux talons.

Le Rival lui parlait.

Il se souvenait du turc…

Il allait offrir la croix d'honneur…

Cela se lut aux deux regards enfouis dans les arcades sourcilières et qui le fixaient ardemment, comme pour juger l'ancien ami de Moreau…

«C'était le plus beau cheval de la division!… Il eût fait un beau cheval de colonel… Vous le montiez bien. J'espère vous voir colonel sur un cheval pareil à l'autre!»

Le sourire impérial laissa paraître la lueur des dents. L'empereur passa… Bernard n'entendit point ce que répondit l'ancien postillon promu général. Lui ne pouvait plus rien comprendre, sinon qu'il était colonel et que son régiment était porté à l'ordre du jour de l'armée, ce soir de victoire pour laquelle, partout, sur le plateau, dans la plaine, autour des villages enfumés, des étangs rompus, s'allumaient dix mille feux de joie, retentissait le bonheur de cent mille hommes en triomphe.