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En vue de la réussite, Malvina promenait dans ses calèches, avec Virginie, les femmes des généraux, la maréchale Lefebvre, dont chacun riait tant, à cause de son jargon populacier. En retour, celle-ci «offrait le fricot». On rencontrait autour de sa table maints personnages utiles qui la venaient voir par curiosité railleuse. Ce fut là que l'on apprit, avant le monde, comment Bernadotte devenait prince de Ponte-Corvo, Murat grand-duc de Berg, Berthier prince de Neufchâtel, Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Joseph roi de Naples et de Sicile, Talleyrand prince de Bénévent. Ce fut là que l'on obtint pour Praxi-Blassans la mission à Berlin où il se distingua en secondant M. de Laforest, l'ambassadeur de France, contre les menées de la cour prussienne et de M. d'Haugwitz. Là Bernard reçut l'ordre désiré de conduire son régiment depuis Mayence jusqu'à Bamberg, où l'accompagna, en chaise de poste, sa lourde épouse, qui lui répétait mille paroles d'amour, avec la voix imitée d'Aurélie.

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Alors, dans les boues d'Allemagne, en octobre 1806, commença, pour le colonel Héricourt, la grande chevauchée de ses dragons, qui foulèrent toutes les contrées d'Europe.

Chevalier de la Légion d'honneur, à la revue passée par Napoléon, sur la route de Cobourg, il se crut le héros chargé de faire prévaloir la destinée latine.

Au trot du cheval turc, il entraîna son beau régiment, par les fanges, sous la pluie, dans les chemins creux, aux hanches des collines boisées, par les ruelles étroites des petites villes à clochetons. Puisque Cavrois allait devenir conseiller d'État, et Praxi-Blassans ministre à Londres, il fallait que Bernard fût très vite général. Plus tard, les deux autres le nommeraient consul, après un 18 Brumaire. Quiconque s'opposerait à la promptitude de sa victoire devait donc périr. Tout l'obstacle de la nature devait être franchi. Les huit cents statues de ses escadrons furent un seul corps rivé à sa volonté maîtresse; il ne discernait plus d'Alsaciens, ni de Tourangeaux, ni de Gascons. Les soldats de la Grande Armée s'affermirent en une chevalerie formidable, pleine d'honneur, dure à la peine, négligeant la mort, pour amplifier la gloire des aigles.

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Le régiment trotta… Il alla contre les collines rousses et tonnantes. Il chargea les fantassins blottis dans la forêt d'automne. À Iéna, il poursuivit l'éparpillement vert et bleu des Prussiens éperdus, et sabra leurs tricornes. Après, Gresloup étant capitaine, il remonta les rivières. Ses casques furent les dernières lueurs dans la nuit des plaines sablonneuses. Il y poussait les troupeaux de captifs allemands. Entre des lacs d'étain, il enleva deux bataillons au duc de Brunswick qui enrichirent ses fourgons. À Lübeck, il pénétra derrière les grenadiers, parmi les flammes des rues. Les chevaux piétinaient les cadavres grossis par la bière. Edme devint lieutenant. Le régiment trotta. Les fers sonnaient sur les places, autour des statues historiques. La fanfare éclatait au niveau des premiers étages. On alla. Les cités furent atteintes, traversées, dépassées. Des nues de corbeaux se levaient sur les champs à l'approche de l'avant-garde. Les chevaux saignèrent. Les hommes maigrirent. Les barbes poussaient. On se disputa des croûtes moisies et de l'esprit-de-vin, quand les estomacs souffrirent. Les paysans cachaient leur lard. Il oscillait des pendus décharnés à bien des branches. La pluie chargea les manteaux. Les dents claquèrent. La fièvre colora les joues. Après des aventures, on découvrit une ville, que dominait la mer froide. Et l'on séjourna dans la pluie. Bernard jouait au rubicon en une taverne aux solives noires.

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Ensuite le régiment trotta.