Un jour, il fallut assaillir, près d'Eylau, l'ennemi, la neige. Les grenadiers russes brillaient de leurs mîtres dorées à travers les flocons. Les armées noircirent la blancheur du sol par leurs lignes denses, leurs bataillons carrés, les cortèges infinis de leurs caissons. Les dragons d'Héricourt prirent position à la gauche d'un régiment qu'illuminaient les éclairs de ses décharges. À un moment, il tonna fort, et soudain, vers la droite, la neige rougit sous deux cents cadavres qui achevèrent de s'abattre dans un pêle-mêle de grandes jambes en guêtres noires, de capotes bleues, de buffleteries blanches. «Sergents, ramassez les bonnets à poil…, cria la voix paisible d'Augustin, leur chef de bataillon… Deuxième compagnie, face à droite! Clairons, sonnez la charge!… En avant!» Et tous, hommes ou chefs, se lancèrent dans le rideau mobile de la neige. Bernard admira son frère. La tourmente étouffa les râles des agonies, les plaintes des blessés en tas. Bientôt les chirurgiens les approchèrent en liant, avec leurs mouchoirs, le bistouri à leur main gelée qui ne pouvait plus saisir. Immobiles, les dragons se cachèrent les oreilles dans leurs manteaux pour ne pas entendre les hurlements de ceux qu'on amputa; car les lames tournaient dans les doigts insensibles des opérateurs et sciaient la chair. Mais il fallut, en outre, percer la neige accrue où foudroyaient les feux d'une invisible infanterie. Cavanon, de son cimeterre, indiquait le chemin. Contre les tourbillons blancs, à la suite des cuirassiers du général Lyrisse, le régiment d'Héricourt se lança, aborda parmi le feu et la neige les baïonnettes d'une multitude grise qui se couvrait aussi d'éclairs subits, de tonnerre et de fumée dense.

Le colonel vainquit la plaine blanche.

D'autres figures renouvelèrent les apparences du régiment.

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On alla. Les fermes n'étaient plus que des poutres brûlées joignant des murs en ruines. En des brouettes, les paysans poussaient leurs femmes mortes, qui roidissaient les plis des draps. Les dragons trottèrent plus loin jusque les sables de la Pologne.

D'une maison de bois, Pitouët, promu colonel, partit un jour vers l'Espagne, à la tête du 25e régiment. Bernard Héricourt trotta du nord au sud-ouest, fier d'être la plus belle statue de la division, celle que les femmes saluaient d'œillades déjà complices, aux fenêtres des villes. Les cathédrales sonnaient de toutes leurs cloches. La chair des filles était bonne à mordre sur la couche de volupté, la chair blonde, blanche, brune, laiteuse ou saine.

Le printemps reverdit les forêts. Les eaux chantèrent. Bernard Héricourt prenait possession des pays que foulèrent les troupeaux de ses chevaux, que raillèrent les plaisanteries des hommes. Le régiment allait toujours, derrière sa fanfare alerte, et sous l'aigle lumineuse. Mercœur commandait un escadron, depuis qu'il avait lui-même décapité un comte prussien. Que de villages furent envahis au galop de charge, malgré les tonnerres du canon, le vol sourd des boulets, l'éclat des grenades, tandis que la langue racornie espère seulement l'écuelle de lait. Dans les plaines, les dragons essaimèrent, qui coururent aux haies pleines d'infanterie crépitante. En une petite cité de briques rouges, Virginie put rejoindre le colonel, un soir d'automne roussi. Leurs pas craquèrent sur les feuilles mortes. Le lendemain, elle lui parut une étrangère importune.

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À Erfurt, les rois dansaient. Augustin reçut la croix d'honneur; Bernard fut magnifique et fort. Les herbes des provinces inconnues plièrent sous les sabots de ses chevaux. Il heurta au visage les villes qui toussaient du feu par toutes les embrasures des remparts. Quelles cohues d'hommes en guenilles il poussa, noble berger, dans les ornières des routes! Les fleuves éclairaient les vallons. La forêt humide secoua des gouttelettes sur les croupes des alezans. Les morts enflaient drôlement entre les vignes.

XIX