Aux moissons mûres de Wagram, la chevauchée aboutit un jour. Napoléon, trapu, modérait sa bête blanche. La prunelle impériale était rageuse. Ses mains grasses tiraient les rênes. «Voilà le beau colonel du 23e et son cheval turc… Allons, il faut se souvenir d'Austerlitz, aujourd'hui!…—Vive l'Empereur!» cria Bernard, d'instinct. Il pensait devenir général le soir même. La bataille fulgura. Des ouragans de cavalerie se précipitèrent, s'enfouirent dans les blés mûrs et les fantassins d'Autriche. «Dragons!… en avant!» Héricourt se dressa sur les étriers. Les statues casquées de cuivre s'ébranlèrent. Le petit empereur engoncé regarda du haut du tertre, devant son état-major aux panaches fleuris. Le régiment se pencha, galopa, fondit sur les avoines hautes, refoula. L'air se déchirait. Les fumées obscurcirent. Le sang mouilla d'une même couleur les coquelicots. Oh! les alezans qui roulèrent dans les gerbes, les braves qui moururent en rendant leur dernier juron entre les jugulaires de cuivre, à la caresse blonde des épis. Il en resta, les bottes en l'air.

Allumé par les débris de cartouches, l'incendie bondissait en outre sur les flots de seigle. La tenture de feu séparait les adversaires. Elle flambait les corps tordus des agonisants et mettait en fuite l'infanterie autrichienne harcelée par les vagues brûlantes, les tourbillons et le vol d'innombrables étincelles. Les dragons suivirent l'incendie, qui laissa de vastes champs de cendres pour trace. La corne des sabots y roussissait. De l'autre côté de la tenture aux frissons d'or et pourpres, Bernard, Edme voyaient courir une escouade de fantassins que chassa le fléau rapide. Au bout des bandoulières blanches, leurs grosses gibernes dansaient sur les reins avec les fourreaux de baïonnettes et ceux des briquets. La flamme roula, en haletant. Elle darda une langue d'or barbelée; elle atteignit l'une de ces cartouchières qui aussitôt pétilla. Cela fit explosion et couvrit de fumée le râble du soldat abattu. Les fuyards se bousculèrent: une autre giberne s'enflammait aussi, une troisième crépitait à l'échine d'un gaillard massif. L'escouade entière sautait. On aperçut un dos ouvert par une brèche noire et sanglante. L'homme brama de douleur. Il gesticula et puis tomba sur les genoux, se débattit. Il arrachait ses buffleteries, mais ne put achever, et il s'effondra complètement. Une haute flamme accourue ronfla sur lui. Le cuir et la chair humaine grésillèrent.

L'adjudant-major Edme Lyrisse, les chefs d'escadron Gresloup et Mercœur, chevauchaient avec le colonel derrière la charge de l'incendie; elle précéda la leur jusqu'au soir. L'odeur de chair frite les suffoqua. Ils ne dirent rien, heureux d'être, avec la force mystérieuse du feu, une force égale en puissance. Tout mourait, que ce fût leur fer ou les flammes qui frappât les foules en fuite.

Au loin, devant eux et devant l'or fluide jailli des brasiers mobiles, les essaims de hussards noirs s'envolèrent. Les patrouilles de grenadiers ennemis coururent. Les rangs des fusiliers croates fléchissaient. Les uhlans s'éparpillèrent, galopèrent au ciel vert et rose d'un crépuscule d'été. Des groupes éperdus franchirent les haies. Tous les bras ennemis, bras blancs, bras verts, bras rouges s'ouvraient, imploraient l'accueil du ciel majestueux. L'incendie chargeait toujours. Le galop des dragons grondait comme le feu ronflait.

Alors Edme cria: «Ils n'auront de refuge que dans le ciel.» Bernard Héricourt le crut aussi. Edme écarquillait ses grands yeux clairs, les yeux mêmes de sa sœur Virginie, les yeux clairs aux cils sombres, ébahis de voir les armées germaniques se dissoudre au loin de l'est au nord, contre le firmament vert et rose.

—Voilà, dit Gresloup, le destin des races en décide: les ennemis des Latins n'auront de refuge que dans leur Walhalla! Le feu combat pour les aigles de Rome et pour César.

Ils cherchèrent à l'horizon l'Empereur, le reconnurent debout sur la banquette d'une calèche, très loin, minuscule, trapu dans son habit vert, derrière quoi il tripotait ses mains rejointes.

«Rival, pensa le colonel, moi aussi je serai, un jour, le César.»

Ils allaient encore. Mais l'incendie les devança.

La nuit, ils regardèrent les pieds nus, roidis et violets qui dépassaient les bâches et la paille rougie des chariots en file. Des gouttes de sang marquaient la piste au clair de lune. Le colonel Héricourt s'endormit dans un sillon.