—Mon pauvre frère, mon pauvre frère!
—Allons, adieu, adieu… Quoi… Adieu!… Va… Il faut dire à Aurélie que j'ai toujours pensé… comme… son cœur… Retiens cela… hein?… Adieu, adieu… je saurai bien mourir tout seul, va, mon petit… Je vous aimais bien tous, oui tous… adieu, va… j'ai vécu… je ne regrette que… vous… Voilà mon heure… Adieu, adieu… Notre père est mort, lui aussi… n'est-ce pas? Adieu… Adieu…
Il tenta de sourire… Des camarades emmenaient Augustin, qui le hissèrent sur la belle jument blanche de Malvina. Il y eut encore un geste de désespoir, une main agitée en l'air. L'essaim d'officiers s'éloigna vite derrière la colonne des grenadiers au pas de course.
Un instant Héricourt garda l'image de cette angoisse sincère: figure de l'homme jeune, toute pâle sur la lumière du hausse-col. Il mourrait aussi celui-là, quelque jour, tout à l'heure, ou plus tard, lui et tous les soldats qui se précipitaient, en masse, courbés sous les havresacs et les bonnets à poil.
Immédiatement il se fatigua de voir tant de grenadiers bleus et blancs devant ses sourcils froncés. Le bruit des souliers frappant le sol retentit dans son estomac, le fit vibrer, et ce lui donna des nausées fades. Les épaulettes rouges succédaient aux épaulettes rouges, et l'éblouissaient, comme s'il n'y eût eu qu'une seule ganse rouge le long des hommes en marche… Il ferma les yeux.
Ce fut un répit… Il ne mourait pas. S'il n'allait pas mourir! Il marcherait facilement avec deux jambes de bois. Il verrait encore le soleil. Il voyagerait en voiture. Un domestique fidèle suffirait. Il s'entrevit heureux dans l'avenir, au fond d'une calèche, dans un clair pays, celui où, selon le vœu d'Aurélie, s'aimeraient Édouard et Denise… Cela fut si doux à penser qu'il craignit de s'évanouir. Tout s'amollissait en lui. Brusquement il crut que c'était la mort et ouvrit les yeux. De graves figures s'inclinaient vers lui. Un manteau de cavalerie recouvrait ses jambes. À la bonne heure: les blessures ne le dégoûtaient plus ainsi. Il tâta de ses mains l'étoffe épaisse et se dit qu'on s'y accrocherait facilement, au cas d'une chute, sans le déchirer. Au cas d'une chute… Il redouta que la terre, sous lui, vînt à fléchir. La ville vacillait un peu, là-bas, derrière ses glacis et ses arbres. La tour fauve penchait, se redressait, penchait. Elle le saluait, la tour.
Une nouvelle nausée monta jusqu'à sa bouche, qu'elle combla; elle sortit en un hoquet.
Il se trouva mieux alors. Pourquoi les grenadiers couraient-ils toujours? Pourquoi ces mille pas retentissaient-ils dans son ventre? Pourquoi les épaulettes grandissaient-elles jusqu'à rougir les uniformes entiers? Il referma les yeux. Il souffrait peu, comme d'un coup de bâton qui lui eût meurtri les cuisses. Seulement elles plongeaient dans l'eau chaude. Sans doute on les immergeait dans un bain brûlant pour arrêter l'hémorragie… Il écarta l'idée que son sang le mouillait ainsi. À quoi bon demander? Une parole eût trop fatigué son visage, au repos, maintenant.
Au reste, il avait même envie de dormir. Les pas des grenadiers bourdonnaient dans sa tête, tels qu'un vol de frelons tumultueux. Le grondement du canon l'inquiétait moins que ce passage écœurant des hommes muets, que le bruit des mille pieds qui battaient la route.
Il voulut voir si la colonne était à sa fin. Les bonnets d'ourson se confondirent en une seule bête velue, immense, mouvante, à pattes noires, à ventre blanc et bleu. Où courait-elle ainsi? Contre les glacis de la ville, ses bastions de briques, son faubourg de masures enfumées? (Oh! la fusillade pétillait dans les jardins!) Contre la ville à la tour fauve, et sa colline de maisons, ou plus loin, contre les forêts tonnantes, les montagnes meurtrières, les moissons en flamme, contre les pays et leurs plantations de soldats qui se couvraient de foudre, dénuées grises, lentes à s'élever?… Oui, la force latine se ruait encore, se ruait toujours, bien qu'il fût, lui, par terre, et près de dormir. Où irait-elle cette force? Aux confins du monde? Escaladerait-elle les pentes lumineuses du ciel aussi? On était parti de la mer occidentale. Depuis des ans, des ans, on avait tant marché qu'il était las, tant lutté qu'il était las, las. Il avait été le vent de mort qui couche à terre les rangées d'hommes. Chevau-légers de Mœsskirch, blancs Autrichiens d'Elchingen, Russes aux mitres dorées d'Austerlitz, Prussiens verts et bleus d'Iéna, et les neiges d'Eylau que défendait une multitude en capotes grises, et les moissons incendiées d'Aspern, où sautaient les cartouchières au dos des escouades ennemies. Il avait été l'exterminateur. Sa force encore courait là, sur la route, avec les colonnes de grenadiers unies en une seule bête velue de noir, aux mille jambes poudreuses, aux baïonnettes hérissées.