Était-ce la victoire qu'acclamèrent alors les cris espacés du canon, voix solennelles, autant que celles des matinées de Te Deum en Notre-Dame-de-Paris.

Héricourt sourit. La Force triomphait, la Force qui tue, la Force que le frère menait à son tour, par delà!

Tel l'Augustin de jadis, avec l'odeur de la France dans la chevelure, et l'orgueil dans le cœur, le Descendant viendrait, quelque jour futur, au rendez-vous des armées, pour conquérir, à son tour, le pain, la gloire et l'or.

Le Descendant! Figure déjà mélancolique de l'enfant aux cils sombres, aux regards clairs, fils mystérieux d'Aurélie, fils qui n'était pas dû à l'œuvre de leur chair, mais à celle d'une passion ennoblie par la souffrance de n'y satisfaire point; ce fut lui, lui, si pareil à la tendre adolescente de Mœsskirch, que le souvenir de Bernard Héricourt admira comme son propre portrait dans l'avenir. La force crée aussi!

Sûrement il ne mourait pas. En vain l'armée entière piétinait sa tête pour couvrir le monde, après la ville à la tour fauve et ses faubourgs vacillants. En vain l'ombre envahissait le ciel, Héricourt ne mourait pas. La face couperosée de son père ne lui sourit pas moins distinctement qu'à l'époque où ils composaient ensemble le Caractère. Même Bernard s'étonna de la netteté de l'image. Le robuste meunier Héricourt battait de ses grands gestes habituels son habit marron, puis tirait ses bas gris jusqu'aux cuisses, en plaisantant l'aventure. Il ne parlait pas à son fils, mais au petit Édouard, qui écoutait avec le visage mélancolique d'Aurélie, qui regardait la bouche large de l'ancêtre.

Celui-ci nommait son fils comme un mort dont il convient de suivre l'exemple.

Le colonel était-il mort vraiment? Cela se passait-il dans un autre monde? Il secoua sa torpeur, ouvrit les yeux encore.

La force latine défilait, s'amassait, engloutissait maintenant le faubourg, et la ville germanique de sa cohue bleue aux bonnets d'ourson, de ses fusillades éclatantes, de ses batteries de tambours.

Héricourt songea qu'il fallait se tenir en héros devant les soldats. Il redressa le poids de sa tête. Ses mains s'accrochèrent au manteau. Vivrait-il? À quelques pas, Gresloup le considérait tristement. Il fallait vivre, bien que le terrain se mût sous lui comme la mer, bien que sa tête se vidât, bien qu'il sentît ses joues froidir et durcir, ses mains froidir et durcir; bien que ses jambes ne fussent plus à lui, ni son ventre, bien que son corps déjà eût cessé d'être une partie de lui-même. Il concevait seulement l'esprit lucide. Le drap du manteau devenait lui-même moins rugueux sous les phalanges; il se polissait, il coulait comme une eau douce et molle. Les doigts cherchèrent à le mieux prendre. Il se dérobait davantage.

Bernard s'épouvanta. La mort, la mort arrivait. «Pourquoi?» gémit-il, quand Gresloup se pencha sur lui. «Pourquoi?» Il n'entendit pas la réponse. Afin de s'affirmer la vie, il voulut compter les grenadiers en marche… «Un, deux, trois, quatre…» Il les compta Jusqu'à vingt-neuf; mais la mémoire du chiffre suivant défaillit. Tous ces hommes hagards, maigres, piétinaient son estomac. Les nausées revinrent successives et rapides. Elles comblèrent sa bouche. Elles secouèrent son corps pétrifié, ses joues durcies. À la racine du nez, surtout, les pores se bouchaient, les cartilages se soudaient. Il conçut qu'il devenait une sorte de lourde pierre, une statue insensible, une statue de dragon à demi enfouie dans la terre, et qui terrifiait les soldats de ses hoquets.