Il lui sembla qu'il se devait à lui-même de vanter le triomphateur. Durant son discours, il se loua de taire les insinuations fâcheuses de Praxi-Blassans sur les relations entre le général et Barras. Aurélie l'estimerait sans doute de ne pas faire de concessions à des intérêts personnels ni aux idées du mari qui l'hébergeait.

Mesurant les incidentes, il guettait au visage de sa sœur le progrès attendu de la sympathie. Il pensa: «Je ne vais pas dire que la chance sert le destin du Rival. Au contraire. Parce qu'il est noble de garder de la défiance envers les sentiments propices à notre fortune. Je ne vais pas approuver l'enthousiasme de Lyon. Car il convient de résister à l'inclination irréfléchie du vulgaire et de se distinguer ainsi… Il faut établir son caractère.»

Un caractère! Le mot se répétait à son esprit. Il avait contraint sa vie à ne point agir sans consulter ce mot. Toute sa force nerveuse, musculaire même, il la contractait dans le but de ne rien vouloir qui ne formât mieux ce caractère idéal, rigide envers soi, pareil à ceux de Cincinnatus et de Scipion.

—Moâ, je n'aime pas ce Buonaparté, dit Aurélie. Mme Tallien soutient que z'est un petit int.igant mal fagoté… et qui se pousse par tous les moyens. Pa.ôle, cependant, s'il remet les choses en place, et nous déliv.e des Jacobins…

Une moue de la bouche en cerise acheva son vœu. Bernard rit pour déclarer:

—Aurélie, vous me découvrirez une femme comme vous.

—Lorsque tu se.as g.and.

—Plaît-il?

—Comme Buonaparté!

À son tour, l'adjudant rougit fort. La futée dénichait l'ambition secrète. Il hésita. Le croyait-elle apte à parvenir aussi haut; ou bien jouait-elle de l'ironie?… Lentement il expliqua les causes de cette gloire nouvelle: l'entrain vers la mort d'une multitude chassée des villes par le chômage des métiers, excitée à la lutte par cinq ou six ans d'émeutes continuelles, énervée par la misère des camps provisoires et le manque de tout, déliée de la famille par les secousses révolutionnaires, les dissentiments politiques, et à qui rien ne restait que la colère, la haine, l'envie, l'espoir obscur de catastrophes seules capables de finir cette détresse. Lui-même avait vu cela dans l'armée de Jourdan; et il conta le pain dévoré sous les sabots de chevaux. Une semblable multitude, soûle de privations, de douleurs, puis jetée sur la riche Lombardie, tuait afin de ne pas mourir, afin de conquérir le pain, les souliers, les culottes, le bois du bivouac. Chaque soldat de l'armée d'Italie ne luttait pas pour la nation, mais pour sa faim, et Buonaparté avait profité de cette démence des estomacs vides, des pieds saigneux, des membres froids, de cette misère ruée sur la richesse des villes heureuses. Quel autre retrouverait un semblable élan militaire? Aurélie, quand il releva les yeux, tâtait le ruban de sa chevelure. Elle n'écoutait plus. En même temps les plis de sa robe, au corsage, sollicitèrent l'œuvre des doigts. D'une petite lippe, à cause du menton collé contre la gorge, elle signifiait que sa sollicitude entière revenait à la toilette. Le frère se vexa. D'autre sorte elle restait attentive lorsque pérorait Praxi-Blassans.