—Très jolie la grecque du corsage! jugea-t-il, pour dissimuler son dépit.
—Alors, vous aime.iez une femme comme votre sœu., Monsieu.?
—Roses et lis! Pervenches de vos yeux!
Certes il eût souhaité la pareille, et de soutenir de ses mains le double poids de la poitrine.
Elle jasa, coquette: ses lectures la ravissaient. Avant le mariage, leur père n'avait point permis de romans; et elle se livrait aux terreurs de la littérature anglaise fertile en fantômes, aux sentimentalités de Rosa ou la Fille mendiante ornée de tous les talents et de toutes les vertus, toujours en péril de passion et ne succombant jamais; sans que ces aventures exagérées l'empêchassent de s'attendrir aux finesses émotives de Sterne, à la mort du chien de l'aveugle, à l'entrevue avec la fraîche soubrette en petit bonnet, en simple tablier! Et le fifre français, si franc, si jovial! Et Marie, la pauvre fille, qui gardait sa chèvre au bord de la route, et la plainte du sansonnet réclamant la liberté de l'air! Aurélie récitait de mémoire des paragraphes; tandis que le frère, silencieux, méditait sur l'humiliation de ne rien paraître qu'un auditoire docile aux caprices de cette éloquence.
Par une rude éducation, le père Héricourt avait favorisé entre ses enfants peu de sympathie fraternelle. Élevés à part, les garçons et les filles ne se rencontraient qu'à la table de midi et au souper du couvre-feu. Jusqu'en 1792 celles-ci avaient vécu dans un couvent de Bernardines. Elles étaient revenues munies d'habitudes, de défiances, de terreurs. Des quatre fils du premier lit, trois, vers l'adolescence, avaient passé les murs des Jésuites, pour prendre du service à bord des bricks marchands. Instruit par un ancien colonel de cavalerie, M. de Monchy, qui, avec un bénédictin, administrait, dans Péronne, une sorte de pensionnat militaire, où il enseignait l'équitation, la fortification, le latin et quelques mathématiques aux cadets nobles comme aux fils de familles riches, Bernard Héricourt n'avait vu ses sœurs que peu, durant les vacances estivales. Enrôlé simple houzard, dès la dix-huitième année, il avait couru les dépôts de remonte, servi comme fourrier le capitaine commis à l'achat des avoines, sans pouvoir, deux années durant, revenir en semestre. Tout à coup, il avait assisté au mariage de Praxi-Blassans et reconnu, après trois jours de poste, ses sœurs grandes filles, en robes à la grecque, les écharpes entourant des tailles faites. Après la noce, il avait fallu rejoindre à franc étrier le corps de Jourdan, pour cette campagne de Souabe d'où il revenait vaincu, triste, grave, soucieux de se créer un caractère supérieur aux déboires et digne d'être loué par lui-même, admirateur docile des Romains. Qu'Aurélie ne soupçonnât point ces qualités de son frère, il en souffrait. Depuis six jours, il vivait dans l'hôtel de Praxi-Blassans, enfermé par le temps fangeux, de Brumaire, qui noircissait encore les hautes murailles des hôtels voisins, celles de la petite cour caillouteuse, vêtue de lierre, enfermant les laquais actifs à fourbir la berline verte.
—Je suis un étranger pour vous, ma sœur.
—C.ois-tu?… Non, mon c.er!
Elle se défendit, puis s'excusa; découvrit en effet que, depuis son mariage, elle changeait d'âme. Tant de choses se bousculaient dans la vie: les personnages de romans, l'installation de Cavrois et de Caroline au Marais, les intrigues dont l'entretenait son mari anxieux de savoir s'il suivrait les lubies de M. de Talleyrand, la complaisance des Anciens pour Buonaparté et Moreau, ou s'il conserverait ses préférences à Jourdan, Barras, Gohier, aux Cinq-Cents et au général-directeur Moulins, qui parlait déjà de mettre en arrestation le «déserteur d'Égypte», et de le livrer aux fusils d'un piquet d'exécuteurs. Inquiète, elle s'appliquait à comprendre tout cela, et comment, de plus, lui siéraient, à la ville, une douillette anglaise de drap gris avec un chapeau polonais en velours garni de plumes d'autruche.
—Mon c.er, tu m'effrayes quelque peu. Un militaire, qui revient des camps!…