Son imagination ressuscitée franchit les distances, se complut à revoir la maison blanche de sa famille dans l'Artois, au bord de l'étang battu par la roue du moulin. Odeur du froment qu'écrasent les hautes roues de pierre, bruit de la chute d'eau mouvant les machines, figure du très vieux père aveugle, qui se réjouit de peser l'or au trébuchet, romance de Caroline, la sage aînée, qui tricote au milieu des sacs; cela se retraçait à mesure que le jeune homme apaisait l'envie de ce pain rare pour lequel les frères, les marins, s'efforçaient, en route, par les eaux, afin d'acquérir maintes récoltes étrangères. Il ne lâchait point la bride du cheval resté sur le flanc, et qui la tira en redressant la tête. Héricourt appréhenda qu'on ne vînt à l'aide. Vorace, il engloutit davantage. Puis il eut honte, car il se rassasiait. Les soldats souffraient de faim. Le capitaine, peut-être, inspectait la ligue des postes. Où courait Mercœur alors? Les cris des houzards cessèrent, comme le piétinement des chevaux. Inquiet de cet apaisement subit, le maréchal des logis leva le visage.
Groupe silencieux, les hommes examinaient le bois. Evidemment; ils apercevaient des forces.
Héricourt se remit sur les jambes. De la main, Auscher indiqua la futaie. Les arbres, successivement, se dédoublaient. À côté de chacun surgit un soldat. Il fallut reconnaître les plaques de cuivre marquant les bonnets à poil des Autrichiens, leurs cheveux sans poudre, les justaucorps blancs. Hermenthal décrocha de la bandoulière son mousqueton et vérifia l'amorce.
Sans finir d'avaler, Bernard redressa le cheval à coups de bottes; il enjamba la selle. Furieux contre l'indocilité des hommes, il ne contraignit plus sa rage et se haussa sur les étriers, avide d'assaillir le péril. L'imminence de la gloire l'excitait encore… Il murmura: «Scipion, Cincinnatus, César.» Il prévit à son front le poids du laurier vert, et se félicita de l'escarmouche qui justifierait, devant les chefs, l'abandon du poste, la disparition de Mercœur, la blessure du grison. Le sabre en l'air, il appela les cinq demeurés sur la hauteur. Ils accoururent. Les autres montraient les gros pains serrés dans les courroies des havresacs, au dos des Autrichiens. Chacun, guida son cheval à l'abri des arbres, et tenta d'épauler le mousqueton en l'appuyant contre l'écorce.
Bernard compta les ennemis. Devrait-il battre en retraite? Mais les houzards voulaient le pain des grenadiers; et ils goguenardèrent, déclarant qu'ils le dévoreraient plutôt entre les épaules des fuyards. Pour s'être rassasié clandestinement, Héricourt s'attribua moins le droit de les retenir. Une minute se prolongea, une minute d'angoisse et de faim. Le sang bouillait aux artères. Les entrailles grognaient. «Attends, petit, patience, patience, nous les aurons à la main…» répétait Auscher, clignant de son œil aux cils blonds. Lentement les Autrichiens s'approchèrent. Ils devaient se savoir loin de leur bataillon; peut-être redoutaient-ils aussi l'infanterie française des houblonnières. Ils firent halte; leur officier passa hors du rang et se posta, la canne à la main. Sous Hermenthal, la jument labourait du sabot une flaque de boue.
La conscience d'Héricourt lui enjoignit de ne pas risquer dix existences contre les forces qui pouvaient survenir; mais la bagarre autour du pain, comment l'expliquer?
Il pensa fiévreusement. Les motifs luttaient, disparaissaient, renaissaient en tumulte. Il crispa les mains sur la poignée du sabre et sur la bride… «Que déciderait Marius?…» La solution ne parut point il craignit de sembler lâche à ses hommes. Mieux valait le choc. D'ailleurs les Autrichiens mettaient en joue, L'âme d'Héricourt se brouilla… Dix chiens s'abattirent, un seul coup détona; les autres armes crachèrent… À cause de la pluie persistant depuis le matin, les cartouchières humides avaient gâté la poudre. La joie du triomphe certain transporta le courage de Bernard; il désigna le demi-cercle formé par les fantassins; il cria: «En avant!…» Les sabres sautèrent au bout des bras; les chevaux tentèrent le galop; mais le terrain glissait, l'élan ne dura point. Il fallut aussi contourner des buissons; le maréchal des logis retint sa bête, qui broncha, et il dut s'arrêter à une toise des baïonnettes.
Il se trouva faible essoufflé, en sueur, et l'âme palpitante. Le cheval refusait toute allure autre que le pas sur le terrain fangeux. Les hommes aussi s'arrêtèrent devant les grenadiers immobiles, contre un large roncier. Les houzards allèrent, revinrent, trottant le long des Autrichiens, et frappant du sabre les baïonnettes vite redressées, car la longueur des fusils ne permettait pas d'atteindre les figures bien rasées des ennemis, ni leurs poitrines blanches, ni même leurs bonnets à poil, garnis chacun d'une haute plaque de cuivre fourbi. Grands garçons stupéfaits, ils regardèrent les houzards, et leurs yeux s'animèrent. Hermenthal, l'Alsacien, leur parlait allemand. «Donne-moi ton pain, disait-il, et je t'épargne…» Il allongeait alors son grand bras et son sabre comme pour piquer: «Immobile!» criait au fantassin l'officier à la belle canne. Le sabre d'Hermenthal écorchait à peine le canon du fusil qui ne fléchissait guère. «Tu veux du pain, mon garçon, disait encore l'officier, joli junker de figure rose; voici toujours une belle étrille, et ton coursier en a besoin.» Les fusiliers de rire alors, d'un bon gros rire germanique, découvrant leurs dentures abîmées par l'abus de la pipe.
Bernard admira cet esprit jovial. Ainsi qu'aux deux précédentes rencontres avec l'ennemi, il lui fallait encore se raidir. «Marius… César… Cincinnatus!» murmurait-il. Les syllabes de ces noms l'encourageaient aux attitudes nécessaires. Pour ne pas craindre, il importait qu'il se dédoublât mentalement, qu'il s'aperçût comme idéal de victorieux sous l'œil de l'histoire. Alors tout grandissait en lui, sa poitrine s'élargissait au souffle de ces ambitions magnifiques; il se dressait ivre, sur les étriers, en hurlant parmi les autres, en brandissant le sabre, les yeux fermés, en étouffant son cheval avec les genoux crispés dans la chabraque. Mais cette fois, nul élan, nulle fougue, nul galop ne l'entrainait. La chose se continuait en ridicule entrevue de goujats assemblés pour une bagarre de la rue.
Auscher cependant saisit par le canon sa carabine. Avec la crosse, il frappa de toute sa vigueur la herse de baïonnettes. Deux autres l'imitèrent. Héricourt vit les fantassins ébranlés se soutenir de l'épaule. Leurs gros poings serrés autour des armes devinrent exsangues. Au choc, les fusils baissaient, puis se relevaient. Enfin une baïonnette toucha la terre, et le sabre d'Hermenthal rapidement lancé coupa la jugulaire du bonnet à poil. Les fantassins blêmirent. Leurs yeux grossirent sous les sourcils. Les narines se pincèrent. Ils grinçaient des dents. Les maxillaires bossuaient les joues. Derrière eux, le junker appuya sur les crosses des fusils.