Bernard s'étonna de prendre le parti des Autrichiens. Il craignit pour eux. Leurs poings allaient faiblir, les fusils échapper. Alors les houzards, dispersant le demi-cercle rompu, troueraient les ventres, tailladeraient les figures, fendraient les têtes. À l'avance, il s'épouvanta du premier sang qui rougirait une poitrine blanche; la vision de la mort vieillissait déjà les faces bises des fantassins. Ils n'osèrent pas bouger, de peur que la herse ouverte laissât passer un sabre; et d'ailleurs les houzards, très maîtres de leurs chevaux, évitaient les rares coups lancés par un impatient. Le maréchal des logis regardait la scène, d'une âme étrangère. Il ne reconnaissait plus son courage. La besogne d'abattre à coups de crosse un homme et de le saigner ensuite pour en conquérir le pain ne lui donnait pas l'ivresse de la charge ni l'attente de la gloire.

Mais, pareil à un maçon joyeux de démolir, Auscher, avec la crosse de sa carabine, piocha le mur de baïonnettes. Rouge, excité, farceur, il poussait des «han» suivis de rire quand fléchissait le fusil. Dans l'attitude narquoise d'un qui s'apprête pour chatouiller à l'improviste la servante, Hermenthal épiait, la pointe prête, les instants où sa lame pourrait atteindre un cœur. Et ils étaient de formidables gens, tous deux, les solides Alsaciens, sous l'étreinte desquels frémissaient les chevaux soufflants. Héricourt ne sut que faire. Il s'estima inférieur, petit.

Il menait sa bête, brandissait le sabre, ébréchait les baïonnettes, s'avouait ridicule pour la peur intime qui secoua ses intestins. «Qu'eût accompli César, à ma place?» Il se désola de ne pas le comprendre. Aucune des figures autrichiennes tassées dans le rang, les yeux vitreux, ne lui sembla terrible. Les houzards trottaient, frappaient, en vain. Héricourt se demanda pourquoi le junker ne les prenait pas en flanc. À certains regards des fantassins vite coulés loin, puis revenus à la crainte des cavaliers, il pensa que des renforts lui arrivaient peut-être… Retourné sur la selle, il aperçut les schakos de son escadron, les trognes parées de cadenettes, les étoiles au front des chevaux gris, les lueurs des sabres droits. Au dédale des arbres, habilement, les houzards s'insinuaient, silencieux et prompts. Il entendit les fers claquer les flaques de boue.

Héricourt rallia tout son peloton contre les fantassins accablés déjà par Auscher et ses coups de crosse. Il prétendit faire mettre bas les armes avant, que son capitaine eût approché. Il aurait l'honneur de la capture, un grade. Sa peur disparut. Il hâtait la besogne de ses cavaliers; il sabrait à tour de bras les quatre baïonnettes des grenadiers les plus solides.

«Rendez-vous, Monsieur!» criait-il au junker, délicieux garçon coiffé en catogan et poudré jusqu'aux épaulettes. Celui-ci se démena, les larmes aux yeux. Il suppliait en allemand ses soldats. Il haranguait. Il hurlait. Il invectivait. De sa canne à pomme de porcelaine où la miniature d'une dame s'enchâssait, il frappa les havresacs poilus qui reculaient jusqu'à lui; car, rompant leur muraille humaine, un de ses soldats, la gorge ouverte par le sabre d'Hermenthal, s'écroulait après avoir embroché le cheval d'Auscher, au poitrail. La herse de baïonnettes se divisa.

Fou, le junker bâtonna les bonnets à poil de ses fantassins bousculés par les chevaux et vers qui plongèrent aussi les sabres. «Schweine!… Schweine!… Füchse!» hurlait-il, pâle et vert, en trépignant. «Rendez-vous, Monsieur!» ordonna Bernard Héricourt qui poussa son cheval jusqu'à lui, et lança son sabre vers la cravate de crin. En même temps, il sentit du froid crever sa cuisse… Un grenadier hagard retirait sa baïonnette dont les rainures contenaient une sorte d'huile rouge…: «Mon sang…» pensa le jeune homme. Peu de mal l'affligeait. Il souffrit plus au bras du coup asséné contre son sabre par la canne du junker en délire qui la faisait tournoyer sans même extraire sa mince épée du fourreau. «Mais rends-toi donc, imbécile…» Furieux, Héricourt leva le sabre. Un Autrichien encore s'écroula entre eux. Le cadavre éventré entraîna la canne du muscadin viennois; la crosse d'Auscher enfonça le vaste chapeau où disparurent le joli visage, les lèvres de rose et le catogan poudré… Aveugle, vociférant sous le feutre, le junker fut pris… Alors les grenadiers jetèrent les fusils et levèrent les mains vides pour marquer leur désir de paix.

«Brod!… Brod!…» demandèrent les houzards.

Ils empoignèrent, chacun, leur Autrichien par l'épaule et, laissant le sabre pendre à la dragonne, arrachèrent les pains serrés sous la courroie des havresacs.

Sans descendre du cheval, qui versait par le trou du poitrail un gros jet rouge, Auscher mordit la miche à pleines dents; et, tous ayant agi de même, les houzards mangèrent, devant les mines ahuries des Autrichiens qui s'asseyaient, fourbus, dans la boue, où bâillait un cadavre français.

Il pleuvait dru. Les images se pressaient successives dans l'esprit d'Héricourt, qui les avait vues passer trop vite au cours de l'action. Il frottait doucement sa cuisse saignante. Une courbature atroce continuait d'endolorir ses reins, ses omoplates, sa nuque…