Tout l'escadron s'aligna dans la petite clairière pour recevoir les rations de pain que plusieurs prisonniers distribuèrent sous la conduite de l'adjudant français. Les houzards dévoraient en silence.
Trapu, et les cadenettes rousses pendant aux côtés de ses bajoues bleuies par le rasoir, le capitaine déclamait, la bouche remplie, des phrases imitant celles de l'héroïsme antique, à la manière des gazettes. Il félicita Bernard Héricourt et remercia tout haut le sort de lui «avoir commis les destins d'un jeune guerrier qui couvrait le régiment des rayons de sa gloire».
Le sous-officier espéra la lieutenance. Son cœur battait encore et ses intestins grognaient toujours. Il se vit héros cuirassé de boue, puant le cuir et le poil humide. Avec les débris du jabot, le junker épongeait les bosses de son front, son visage tout ruisselant de larmes puériles. Entre les bruyères roses et les fougères foulées, le sergent autrichien achevait de mourir, se tordait, râlait, vomissait rouge, tandis que, près de là, Auscher débouclait la sangle de son cheval qui venait de s'abattre, crevé, les dents nues.
Peu à peu la colonne se forma, et le premier peloton défila entre les sapins, vers la cabane des bûcherons. Les chevaux firent rejaillir la boue des flaques. Pendues aux arçons, les armes des vaincus tintaient. Les prisonniers marchèrent.
Sans demander la permission, le muscadin viennois empoigna l'étrivière gauche de Bernard, car il boîtait; puis il régla ses enjambées difficiles sur celles de la bête…
«Parbleu! se promit Héricourt, je suis en bonne voie dans le chemin des lauriers, et j'aurai pour maîtresse la Victoire. Comme tout cela s'est accompli facilement! Pourquoi ma peur?… Je me sens fort, maître… Ce jeune homme est bien ridicule qui boite à pied dans la boue, avec ses cheveux dépoudrés, son catogan épars, et sa bélière veuve de fourreau… Comme il regarde le bout du bois, en reniflant… ah! ah!…» Il retint son rire:
—Vous avez perdu votre belle canne, Monsieur!
—Elle est gassée, oui… oui… gassée, Monsieur… une ganne de soufenir… Fous chêne-t-elle ma main sur le guir?…
—Non, non… allez toujours…
—Fous êtes mon anche gartien… je regonnaîtrai fotre obligeansse… Je souis le fils du paron Hand.