—Vous êtes un brave soldat… d'abord…
—Ah! non… non… puisque ch'ai laissé prentre fingt-sept grenadiers par tix houzards… Non, non, je ne souis pas un prafe soldat…
Et il se remit à sangloter sans que les consolations pussent lui devenir efficaces.
Quand l'escadron eut atteint la lisière du bois et les postes d'infanterie française, semés parmi les houblonnières, une lourde détonation roula dans le nuage. Le canon autrichien souffletait l'arrière-garde de Jourdan.
«C'est vrai, s'étonna Bernard, nous sommes les vaincus!»
II
Passé des semaines, la trompe du conducteur réveillait à l'aube Héricourt endormi sur l'impériale du coche. Son œil reçut l'image blanche des vapeurs épaissies aux rives de la Moselle, au creux des pentes lorraines. Espérant le retour du sommeil, le voyageur laissa retomber le poids de sa paupière. Il enfonça mieux ses mains dans les vastes manches du manteau de cavalerie, et se garda de bouger.
La chaleur du col, contre ses oreilles, le câlina, celle aussi de la peau de mouton couvrant ses bottes. Dans la somnolence, il se crut sur un caisson d'artillerie qui parcourait les champs de bataille; mais, il ne distinguait pas le bruit des roues ni la clameur lointaine d'une canonnade. Fuyait-il encore les grenadiers autrichiens, à travers les massifs du Schwartzwald? Il se débarrassa du rêve. Le soleil éclos teignit de rose le voile de ses paupières et chauffa ses yeux. Il les ouvrit.
Au trot de six bêtes fortes, le coche écrasait la route pierreuse issue des bruyères et des sapins. On s'engageait sur un pont. Héricourt admira paresseusement l'adresse du postillon en selle, plantureux gaillard paré d'un chapeau conique à galon d'argent, et qui menait les deux chevaux de tête. Moins habilement, le cocher mania les huit rênes de son quadrige. Malgré l'aide du fouet et de la voix injurieuse, l'énorme roue érafla la borne. Toutes les ferrailles de la voiture gémirent. Alors Bernard Héricourt acheva de se réveiller.
Par les sombres verdures de ses coteaux en étage, le pays encaissait le cours laiteux et lent de la rivière que claquaient déjà les battoirs des laveuses à genoux sous la dernière arche du pont. Une barque glissait à la perche le long des balises. On croisa un cabriolet où rirent, sous des casquettes de renard, les faces rubicondes de bourgeois engoncés aux quadruples pèlerines de leurs redingotes vertes. Il fallut rester sur place. Au faîte de charrettes à légumes fleurant l'humidité des jardins, des rustres dormaient étendus, en culottes de bure et guêtrés de toile bleue. Du haut de leurs ânes, assises sur les paniers du bât, des vieilles à coiffes noires marmonnèrent, devant une cohue de moutons poussiéreux qui s'étouffaient, la laine dans la laine. Des compagnons à pied s'adossèrent au garde-fou et débouclèrent leurs havresacs lourds d'outils retenus dans les courroies. Chars, bêtes et gens s'entassaient vers la ville pour attendre l'ouverture des portes.