—Tu sais ce que le père demande de fournitures… Il faut quelqu'un des nôt.es… près du géné.al commandant… Le père mourrait de courroux, si tu ne l'aidais pas, Bernard!…

—Une larme de cette liqueur!…

Le jeune homme exagéra sa réserve, dès lors Aurélie le ridiculisait dans la chambre conjugale. Le caractère! Son caractère prêtait donc à la moquerie.

Il s'enferma dans son logis. Par-dessus la cour séparant l'hôtel de la rue, il contemplait la peine des portefaix chargés de cartons et de marchandises en balles, les petits pas des élégantes passant la boue sur planche du balayeur; la fuite des cabriolets verts de la caisse, jaunes de roues, où se raidissait tantôt un monsieur en carrik, tantôt un général qu'embarrassaient deux cornes de son chapeau barré d'or. Des crieurs de gazettes bousculaient les militaires et les patriotes; vêtus encore de la courte carmagnole bleue. Les boucles anglaises d'une coquette s'agitaient autour de son sourire cherchant quel homme en voiture sauverait de la crotte sa robe, mousseline cerise. Il y avait des mollets en bas blancs tirés, des visages roses dans des cornettes tuyautées, des tailles fines sous des écharpes à grands effilés de soie; des jockeys en veste ronde conduisaient les couples de percherons attelés à de vastes berlines bleu de roi. De jolies boutiquières méditaient, le front derrière la vitre de la devanture, sous les façades jaunies que décoraient maintes enseignes: bottes et gants monstrueux, balais géants, touffes de simples chez l'herboriste, boule d'or du perruquier, portrait de la sage-femme saignant le bras d'une pâle dame en atours de nuit.

L'ardoise du ciel ne semblait pas moins sombre que les toitures; les lignes des perspectives étaient rompues par l'avancée des échoppes où se succédaient la ravaudeuse, l'écrivain public, la marchande d'abats, le raccommodeur de porcelaine et le vendeur de chansons patriotiques.

À ce spectacle mal égayé par les parapluies rouges et verts, soudain éclos partout, Bernard préférait l'espoir des grandes routes sonnant au pas du cheval. Il se revoyait dans les bois de Souabe, quand le vent attaquait les manteaux et quand la pluie refroidissait les figures de ses hommes endormis en selle. Un Picard de l'escadron chantait une complainte à la queue de la colonne. Les branches ployaient sous l'averse. Au loin, un lièvre traversait prudemment le chemin. L'odeur humide de la forêt enivrait l'espace, que ne troublait pas le roulement de la canonnade peut-être reprise dans les nuages gris afin de satisfaire la gloire d'un peuple aérien, improbable. Et l'inquiétude de l'officier accouru sur son cheval boueux, et les mains aux yeux des brigadiers, et le profil des soldats attentifs, et les voix basses ordonnant de plier les manteaux en bandoulière, de décrocher la carabine, et l'exquise palpitation de l'être curieux de la peur, avide de surprendre la faiblesse de l'ennemi au bivouac. Quel instant! le cœur bat, la chair tremble, le souffle halète, les mains suent, les entrailles crient; cependant l'âme se dresse avec le courage dans la carcasse effrayée; à deux, ils veulent la joie de se voir forts, plus forts que la peur de l'instinct, que la vigueur de l'adversaire. L'ennemi et la nature seront vaincus. L'âme s'accroît, s'excite. Les yeux sortent, le poing serré l'arme prête; les genoux étreignent les flancs de la monture… On entend râler les haleines; l'ennemi paraît, les fusils tonnent, le sabre tournoie dans la main, le cheval bondit avec votre désir de s'imposer maître sur le fantassin ahuri derrière la lueur de sa baïonnette lancée vers les cris des hommes, les sauts des bêtes, les jets de boue, le claquement des pistolets… La peur n'est plus. Une démence illumine l'être se jetant au galop, l'âme dehors, sur la proie fugitive que culbute un coup asséné…

Le soldat évoquait l'orgueil de ce moment. Y penser le débarrassa de tout le malheur valu par la moquerie du ménage. Comme il aimait la gloire! Son âme s'évasait pour ainsi dire. Il la comprenait telle qu'une fleur immense et vivace surgie d'un calice étroit à certaines minutes d'expansion triomphante. Au combat, on devient mieux qu'un homme. Des forces magnifiques et puissantes, le vœu de la race, des rythmes historiques; voilà ce qui vous possède, s'élance de vous, tue pour vous, alors divinisé.

Un caractère! Il fallait éblouir les hommes par la gloire, les hommes, les femmes, faire pleurer un jour Aurélie de regret! Bernard revenait à sa table, aux livres béants, au Traité de Cavalerie, aux ouvrages de Turpin de Crissé, à cet Essai sur l'Art de la guerre, lumineux effort d'un esprit encyclopédiste nourri par la pratique des campagnes sous Louis XV, à ces Commentaires sur les mémoires de Montécucolli, le savant adversaire de Turenne, à ceux sur les Instituteurs de Végèce, curieux stratège du IVe siècle, si expert dans l'art de l'attaque et de la défense des places, dans le choix des santés militaires. Héricourt s'asseyait au fond du grand fauteuil bas, appuyait sa tempe sur l'oreillette et lisait, les bottes contre la bûche blanchie de cendre, jusqu'à ce que les lueurs du jour eussent quitté les fourreaux des sabres mis contre le mur. Les cuivres des gros pistolets encadraient la gravure anglaise où parade le cheval persan du prince de Nassau, naguère connu dans Paris, pour avoir été distancé par le cheval barbe de Dauvergne, mestre de manège à l'École militaire.

On grattait à la porte, vers le tard. Zulma, la grisette, apportait le haut quinquet de bronze. La lumière aussitôt révélait sur la table les cours manuscrits de fortification, acquis d'un élève besogneux ayant quitté l'École.

Religieusement, Zulma, du bout de ses ongles, écartait les feuilles. À la dérobée, elle admirait le jeune homme capable de tant de travail, puis s'attardait à raplatir la courtine du lit tendu sur quatre lances de grille coupées à mi-hampe. «Le feu?» murmurait-elle…