Dehors, les dragons se précipitent vers la clameur du trompette. Tout le régiment se range sur la route. Pitouët annonce: «Il y en a de chaudes qui vous attendent! des filles!» Le ciel tremble sur l'orage énorme de la bataille que roule l'horizon d'occident. Les ceinturons se rebouclent sur les culottes ensanglantées. On coiffe les casques. «À cheval! À cheval!» L'homme sensible décachette le pli de l'estafette et lit haut. «L'officier commandant l'escadron conduira son détachement à toute vitesse, sur la rive du Danube, entre Tuttlingen et Sigmaringen. Il s'informera des bureaux de la navigation, les occupera, s'emparera de la caisse et des fonds, qu'il fera mettre dans une voiture réquisitionnée à cet usage, et expédiera le tout, sous bonne escorte, par Tuttlingen, au quartier général du corps Gouvion Saint-Cyr. Il mentionnera par écrit que cet envoi est destiné, selon l'ordre du général commandant l'armée, au payeur de ce corps qui doit verser, le 20 floréal, un acompte de trente mille livres aux fournisseurs de blé militaire représentés, à Bâle, par l'agent de la maison Héricourt.»

«Boire! Boire!» implorent les hommes. Personne n'a trouvé les caves ni la source. «Tant pis! Par pelotons… Au trot… Marche!» Les sabots lèvent la poussière de la route blonde. Les crinières sautillent. Les bidons vides heurtent les crosses des mousquetons. Comme les langues râpeuses grattent le palais sec; l'amour altéra les gorges davantage.

«C'est pour mon père!» pense Bernard qui raisonne malgré la torture de la soif. Là-bas, passé les bois et les pentes, il aura l'or pour les Moulins et l'eau pour sa bouche. La soif! Mais Cahujac lève au soleil le rubis de sa bague armoriée; Marius brandit le tricorne à galons dorés; Corbehem fait de la musique avec la poignée d'or qu'il verse dans ses fontes, alternativement. Les Alsaciens gardent à la main leurs sabres tordus, tant ils tuèrent. Ils ne peuvent les remettre au fourreau; ils comptent les crânes fendus selon le nombre de brèches sur les lames. Pitouët propose à sa bête de le porter au jour de son sacre. Pied-de-Jacinthe écoute, ébahi, l'éloge de Gracchus Babeuf, scandé par le trot dur de la jument jacobine. Elles se voûtent cependant les vertes épaules harassées! La poussière saupoudre les uniformes. Les casques penchent. Les chevaux bronchent. Les bras s'étirent hors des manches crevées. Le silence clôt les bouches sèches, et la salive colle les lèvres.

L'escadron trotte. Les bois se déroulent. Les fantômes des châteaux s'éclipsent dans le paysage enfui. Au loin s'atténue l'orage de la bataille. «J'ai conquis l'or de mon père! la dot de mes sœurs, la fortune de Praxi-Blassans. Mon sabre a conquis la gloire et l'or!» se répète l'âme glorieuse de Bernard, qui revoit le chevau-léger mort dans la prairie. Les deux dents ternissaient sous la grosse lèvre béante. La graisse enflait la chemise blanche entre la culotte et le justaucorps. Et comme il ressemblait au capitaine insulteur, ce noble autrichien que le pistolet abattit. Hé sa montre qui sonne! Quatre heures. Le soleil décline. Les florins de la bourse font mal à la cuisse endolorie déjà par la selle. Gloire! Gloire!

Derrière le régiment, qui porte les brassées d'étendards? Le canon gronde par tout l'occident. Gloire!

Le joyau sur le doigt de Cahujac: Gloire! Le tricorne doré sur le portemanteau de Marius: Gloire!

Les florins qui sonnent dans toutes les fontes: Gloire!

Les taches de sang vierge sur les culottes de peau; Gloire!

Elle avait de bien jolis yeux bleus: Gloire! Des cils sombres sur les yeux bleus: Gloire! Et un petit ventre chaud, comme ventre de colombe: Gloire!

Gloire! Gloire!