Moreau feignit de s'intéresser à la joie des visiteuses, et l'on se dispersa.

Entre les dames félicitant la belle-mère et l'épouse du général sur le prochain résultat de toutes les sympathies, l'objet des conversations ne variait point. Pour la millième fois, Mme Hulot contait la scène de la Malmaison où son futur gendre, convive de Buonaparté, avait découvert, après dîner, sous la pendule du salon, un journal intentionnellement préparé. Le dépliant, il y avait lu: «On dit que le général Moreau doit épouser Mlle Hortense Beauharnais.» Aussitôt il avait remis la feuille à sa place, désireux de ne pas s'expliquer sur ce point… Avec le nonchalant mépris de sa nature créole, la dame en satin blanc dédaignait une telle ruse par la négligence de ses phrases lentes. Autour d'elle les rires luisaient… «Alors, voilà que rentre Buonaparté… oui… Il rentre… Alors il ouvre, en feignant que ce soit au hasard, la gazette…; et voilà donc qu'il dit: «On parle de nous, là dedans!» et puis qu'il lit tout haut la nouvelle… Oui… hé! hé!… Alors savez-vous comment mon gendre s'en est débarrassé, de l'impudence… hé! hé! Il a répondu: «Je ne veux pas me marier, cela porte malheur. Voyez Joubert…» Hé! hé!… À présent, voilà le petit Corse qui crève de dépit!… Ce n'était pas pour son Hortense que le four chauffait, mes bonnes!… Pas du tout… Quelques jours après, avant le départ pour l'Allemagne, le général et ma fille se fiançaient, hé! hé!»

Les invitées de sourire, de se récrier sur l'audace du Buonaparté. Cette Hortense déjà si fâcheusement connue par ses mœurs semblables à celles de sa mère! Aurélie n'en revenait point, déposant sa tasse à thé sur le marbre du guéridon.

—Oui, oui, riait Moreau, il m'en veut parce que je n'ai pas voulu entrer dans sa f… famille!…

—Général, vous seriez cousin des Borghèse, par la Pauline Buonaparté.

—Merci, j'esquive les grandeurs. J'ai mieux.

Il admira sa femme aux yeux bruns, dont les doigts gantés de joyaux traînaient aux plis violâtres de sa robe brillante. Elle agita sa jolie tête alourdie de cheveux en coques. Elle aussi grasseya, timide, contant qu'après Hohenlinden, comme elle s'était rendue à La Malmaison avec sa mère, la Beauharnais s'était permis de les faire attendre. Toutes deux étaient reparties sans la voir. Depuis Joséphine alléguait que, se trouvant au bain dans cette heure-là, elle n'avait pu se vêtir assez vite. Et des suppositions fâcheuses furent insinuées. Les innombrables aventures de Joséphine prêtaient matière à la médisance. Aurélie ouvrait ses yeux curieux de suivre sur les visages la mimique dont s'accompagnaient les paroles et laissait Delphine aux soins de Mlle Lyrisse. Gourmande de scandales, toute à la joie de frémir dans la soie mordorée de sa robe, la jeune mère repoussait machinalement les gentillesses de sa fille. Autour d'elle, arbitre du goût, les jeunes femmes se pressaient attentives à prolonger son sourire, à se récrier ensemble. Par l'anse des brides, les capotes profondes restaient suspendues à leurs bras. D'aucunes pinçaient élégamment la batiste de leurs mouchoirs. Elles présentaient une délicieuse cohue de femmes presque nues dans leurs fourreaux de taffetas noués sous les seins en saillie. Des odeurs tièdes émanaient des épaules, des gorges. Bernard Héricourt les dominait de la tête, le sabre retenu par le pli du coude, contre le plastron, et le chapeau de petite tenue sous le bras. Dans la glace d'un trumeau, il admirait ses mèches collées aux tempes, au front droit, ses yeux naïfs, son nez rigide, la carrure volontaire d'un menton posé sur le col de toile. Il s'estimait heureux, invincible, beau, et glissa doucement jusque Mlle Lyrisse que Moreau complimentait pour l'adresse à verser du chocolat dans une tasse à l'intérieur doré. Ils demeurèrent tous trois contre le trépied d'acajou en marivaudant. La jeune fille ne dissimulait pas le malicieux plaisir de ses cils sombres, qui clignotaient aux paroles du capitaine. Elle s'absorbait dans sa besogne, avec l'évident espoir de cacher les sympathies de ses regards timides. Moreau s'aperçut du manège. Il vanta les mérites de Bernard, le loua d'appartenir au régiment qui, devant Mœsskirch, avait percé la ligne ennemie pour courir au Danube et rétablir le contact avec le corps de Gouvion Saint-Cyr. L'homme maigre et gracieusement sévère se cambrait dans sa redingote bleue, aux souvenirs de sa gloire. Il parut s'attrister. Les larges lèvres sensuelles s'écartèrent pour un soupir. Il regarda plus attentivement le camée pendu au ruban de sa montre, et les quitta.

À la lumière de la haute salle, ils se virent presque isolés. Elle se força de paraître à l'aise en rappelant les campagnes de son père et l'histoire de ses cousines lors de l'émigration. Lui poussa vite des galanteries. Sur la nudité de la nuque il convoitait de mettre des lèvres qui eussent humé le duvet brun. Elle ne sembla point se déplaire à l'aspect du visage mâle. Bernard estima que les sombres cils cherchaient sans hâte à éteindre l'expression de regards qui avouaient la satisfaction de prévoir un rêve dont il ne se trouverait pas exclu. D'autre part, il la devinait fraîche de peau, voluptueuse et caressante à la bouche qui savourerait le frisson de cette chair ambrée. Il mesura la capacité du corsage. Un grain de beauté se soulevait avec l'oppression du sein. Ils marchèrent. Elle alla souple et grande, parmi les plis entr'ouverts de l'ample mameluk bordé de cygne. Assise, elle eut le buste élevé, les jambes longues, une grâce particulière de la main qui pût soutenir la fossette du menton. Ses gestes vifs l'animèrent de toute une souplesse. Le prétexte des paroles couvrait mal leur envie de se plaire. Il parla de l'honneur et de la gloire, des Romains, de Scipion et de Moreau, de son beau-frère, Praxi-Blassans; il désigna la redingote olive en agitation au milieu des uniformes. La voix de Mlle Lyrisse était douce, profonde quand elle plaignait ses cousines, Fidélia, Zélie, Florence. Sur leur compte elle savait des histoires «touchantes»; mais Aurélie les interrompait, s'exaltant à propos de la politique. Elle prétendit qu'il n'y avait plus à temporiser. Il fallait que le général se présentât aux troupes, se montrât partout aux côtés des consuls, marquât sa place la première. Ensuite il irait au camp de Boulogne. Elle énumérait ses relations à Londres, et adjura le colonel Lyrisse de convaincre Junot, général des grenadiers, pour qu'il marchât sur Paris. À cette agitation, Mme Hulot répondait selon une attitude noble et un langage trivial.

Fidélia, Zélie, Florence! Que ne faisaient-elles point d'admirable! Bernard continuait à l'apprendre. Elles savaient par cœur les romans. Elles connaissaient les «mystères impénétrables» du sombre château, la méchanceté du vampire et l'histoire du moine renégat, qui, sans le savoir, tue son père à la porte du couvent où le vieillard mendie. Comme tel de ces héros que Zélie vantait, Bernard refuserait-il de reprendre sa parole de fiançailles, si la variole subitement défigurait la promise? Le capitaine assura qu'il imiterait cette constance…, la variole atteignît-elle Mlle Lyrisse. De la voir rougir instantanément, il ressentit une forte gaîté. Elle referma sur sa gorge d'ambre les bordures en cygne de son mameluk. Vainqueur, il la plaisantait dans sa joie militaire, violente et assidue. Elle se défendit gauchement. Il apprit le petit nom: Virginie. On les sépara pour les adieux. Le colonel emmenait sa fille dans un cabriolet chocolat attelé d'une jument isabelle. À l'escalade du marchepied, Virginie laissa voir sur son mollet dodu un bas blanc rayé de cerise. Au pas de course, Bernard eût suivi l'attelage jusque le bout du monde. L'air lui sembla vibrant de son bonheur, car toute l'attitude de Virginie consentait. L'orgueil éclairait en lui. Pareille à une proie timide, ne s'était-elle pas blottie au coin du mur et de la fausse colonne? Ainsi avait-il, au passage du Lech, acculé le quartier-maître autrichien dans un angle de la ferme, pour le prendre à la queue des cheveux, le désarmer et le conduire jusque le cantonnement où manquaient les informations. Chez l'une et chez l'autre, le même geste de rassembler les épaules, les bras, n'avait point protégé leur destin. Il se le rappelait; il triompha, car les Lyrisse possédaient en Lorraine des terres et un château acquis lors de l'émigration des propriétaires, avec l'argent obtenu par l'audace de l'aïeul, aux grandes Indes.

VIII