Bernard et Virginie passèrent dans ce domaine leur premier temps d'époux. Il y dompta la belle stature et les mains rebelles de la jeune femme. Elle riait fort en se congestionnant. Elle n'était point souvent rassasiée d'amour. Les pluies qui finirent l'hiver les emprisonnaient aux grandes salles enguirlandées de moulures blanches, où les statues se drapaient dans les hautes niches de marbre. Dehors, d'autres statues aussi, élevaient des grappes devant l'ombre des massifs dépouillés; et les gouttes du ciel piquaient, en tombant, la surface verdie des bassins. Murailles brunes et humides, les charmilles cernaient partout les pelouses, les parterres, les chemins de sable gras. À deux, ils regardaient luire la pluie.

Sentir ce grand corps chaud dans ses bras, prêtait à Bernard une certitude de force. Il croyait à la puissance de son caractère qui lui avait mis aux lèvres le frémissement d'une si belle chair, et, aux yeux, le décor d'un tel palais. Dans leur chambre, dont les rideaux cramoisis portaient des broderies jaunes, des couronnes et des pipeaux, ils s'éternisaient tout le matin. Le feu de l'âtre pétillait devant leurs ébats que reflétait, en outre, le triptyque de la psyché.

Leur vraie demeure était le lit blanc de la duchesse de Lorraine. Ils aimaient y vivre, dans leur chaleur mutuelle, sous le petit dais rond. De là les rideaux s'étalaient contre la muraille à la façon d'un manteau d'armoiries. Se voir unis par leurs figures amoureuses au milieu des oreillers ne cessa point, ce printemps, de les ravir. Jolis, rieurs, ils s'admiraient, les bras hors les manches. Au matin, les reflets bleuâtres des mèches roulées en cornes courbes prêtaient au visage de la jeune femme une apparence faunesque. La malice fraîche de son sourire invitait à toute la joie, sans réserve ou lassitude. À demi ployées, ses longues jambes enflaient les draps dans la structure blanche du lit, depuis les deux torches d'hymen formant les angles du panneau antérieur jusque les deux plus hauts carquois encadrant, à la tête, le cannage rectangulaire du panneau postérieur. Elle s'amusait à des agaceries, lui chatouillait la plante des pieds avec ses orteils, ou l'entourait de ses bras en se frottant aux joues râpeuses du capitaine, avant la barbe faite. Câline, elle l'enlaçait de sa tiède tendresse. Elle offrait à la dévotion du baiser un bras de galbe harmonieux, une bouche en cerise, des cils sombres, la souplesse tendue de son corps d'ambre, rempli par la frémissante volupté de la chair.

Ils ne faisaient rien autre. Leurs propos n'augmentaient pas la connaissance d'eux-mêmes. Avide et docile, elle s'initiait aux mouvements de l'amour. D'autres préoccupations ne la sollicitaient point, ni lui, tout orgueil de se voir le but de cette ardeur. La gratitude de leurs extases augmentait chaque heure l'affection réciproque. Comment se donnaient-ils tant de bonheur? Ils ne se l'expliquaient point. Langoureux, ils se parlaient du regard pour se dire simplement, toujours, cette tendresse reconnaissante. Elle l'attirait vers ses lèvres. Sa convoitise muette réclamait des jeux nouveaux de volupté. Ils étaient à eux seuls. Les caméristes ne devaient gravir l'étage qu'à l'appel de la sonnette. Ils ne la tiraient point, se réconfortaient d'un en-cas dressé sur le marbre d'une console légère entre les fenêtres.

L'ariette se prolongeait en bas. C'était le violon d'une fille que les Lyrisse nourrissaient, parce que, dans les Hollandes, son père avait courageusement suivi le colonel au péril, jusque l'instant de sa mort sur les glacis d'une place assiégée. L'adolescente avait appris l'art de faire pleurer ou rire les cordes de sa viole; et, tout le matin, on l'entendait ainsi rivaliser avec les modulations du vent, le gazouillis des oiseaux, la voix des pluies battantes.

Devinait-elle que l'amour convulsait deux corps et deux âmes au-dessus d'elle qui perpétuait les sons nerveux de l'instrument? Cela se plaignait comme un désir douloureux. Cela s'étirait comme une femme paresseuse et nue. Cela tremblait comme le feuillage que pénètre la fougue de l'air. Cela dansait comme les chèvres ivres d'herbe. Cela mourait comme le regret d'une émotion lointaine.

À des moments, le son évoquait celui des fifres, et le capitaine se rappelait soudain ce même cri aigu dominant la canonnade, les ordres clamés, les galops, le retentissement des prolonges; ce même cri aigu des fifres à la tête des infanteries qui s'avancent la baïonnette basse, ou l'arme au bras. Les labeurs de guerre, les peurs, les peines, les élans, la gloire, il les souffrait de nouveau par le souvenir rapide; il revoyait les champs d'Engen et de Mœsskirch, le cheval pie du colonel, les dents ternes du chevau-léger abattu par son sabre, les périls de la charge à travers les rues du bourg, les longs cadavres des seigneurs tués devant le haut mur, la pitoyable surprise de l'enfant violée à terre dans le couloir vide, et qui restait là avec ses jambes maigres dans des bas bleus drapés. Et la course au Danube ensuite! Et la soif du fleuve! Et les sacs d'argent empilés à la lueur des falots dans le fourgon parti sous escorte jusque les derrières du corps Gouvion Saint-Cyr, où l'attendait le commis de la maison Héricourt, dont les bénéfices venaient de lui valoir une dot équivalente à celle de Virginie Lyrisse, outre ces lèvres savoureuses mordues par les lèvres glorieuses, et le beau corps d'ambre haletant de bonheur à travers le lit blanc de la duchesse de Lorraine.

Héricourt goûtait la grandeur de savoir que sa force avait conquis la richesse et la beauté.

Le violon le lui chantait aux mains de l'orpheline. Bernard et Virginie s'aimaient dans les ondes de cette musique. Leurs râles de joie s'étouffaient. Ensuite, aux trois grains de beauté en triangle sur la joue droite de l'épouse, il posait, pieuse marque de son amour, un baiser chaste.

Car il aimait passionnément, de toute sa santé, le fier garçon habitué à voir les autres hommes du haut de son cheval d'armes. Là encore il avait vaincu. Sur la couche amoureuse, il terrassait la grande fille robuste, liait ses membres dans son étreinte, la menaçait de sa morsure. La rage de sa volupté, il s'étonnait qu'elle différât peu de la rage guerrière. Le suprême bonheur était de sentir se débattre sous lui une vie faible et combattante; et, s'il reprochait à Virginie une chose, c'était de ne feindre pas suffisamment la résistance.