Espoir qui valait le charme d'une émotion sincère. Il entretint de cela les deux infortunés; il guettait leurs sourires. La petite serrait la main du vieux comme si elle eût craint d'en être éloignée. L'affection de cette enfant devenait touchante, à l'égard de M. Héricourt. Elle lui gardait sa part de gâteau et demeurait en travers des portes pour empêcher qu'on n'entrât au pavillon, si l'oreille n'avait point reconnu des voix amies. Les rancunes contre les filles et la bru, elle sembla finir par les admettre, les appréhensions aussi, Bernard n'obtenait plus facilement des avis sur le sommeil, l'appétit ou les paroles de son père. Le silence de la compagne se défiait. «Aurélie me poursuit dans les allées du parc, dit une fois M. Héricourt. Je n'irai plus.» Son fils le dissuada de cette imagination. Mais le vieillard affectait un sourire d'ironie douloureuse dans sa face plus blême, et il tirait nerveusement ses bas sur les grosses jambes tendues. «Ta sœur me fait suivre… J'ai reconnu un pas sautillant. Ne me démens pas, hein! Je ne veux pas qu'on me démente! Alors je suis un menteur, moi?… un menteur? Si l'on me suit encore, je m'en irai; et, cette fois, vous ne me retrouverez pas! je le jure! je le jure!» Il frappa la table du poing et secoua la tête. Ses rides se rassemblèrent entre les mèches blanches et grises.

De ces paroles Bernard avertissait Aurélie rompant le sceau des lettres parisiennes. Les événements se précipitaient. M. de Chateaubriand donna sa démission à l'ambassade de Rome; il refusait de servir les meurtriers du duc d'Enghien. Mais le Sénat, par une supplique, voulait obtenir que le pouvoir fût héréditaire dans la famille du Premier Consul, afin de ne pas permettre aux conspirateurs de troubler, après un crime accompli, la vie régulière de l'État. Praxi-Blassans louait toutefois Buonaparté de réunir autour de lui les émigrés, les royalistes, les prêtres revenus en foule. On attendait un sacre. Les gazettes imprimaient les expressions Empire d'Occident et Empire des Gaules. Il y avait aux Tuileries des «dames d'honneur». Cependant l'entourage hésitait encore à requérir le titre suprême pour le vainqueur de Marengo. On eût aimé que l'initiative vînt du Tribunat, compagnie réputée fort indépendante. Quant à lui, Praxi-Blassans, il perfectionnait, avec Talleyrand, la surveillance secrète de l'Europe. Depuis la mort du duc d'Enghien, les cours étaient dans la stupeur. Lui croyait à une alliance entre la Prusse et la Russie. Augustin passait lieutenant sur la recommandation du général Oudinot, qui allait acquérir pour l'usage de son corps divisionnaire les cuirs de Caroline Cavrois. Les farines des Moulins Héricourt remontaient déjà jusque le quartier général d'Ostende par les navires de Dunkerque. L'arrangement financier des échéances avait plu au général; en retour, il attachait le jeune homme à son état-major.

Ces nouvelles étaient pénibles au capitaine. Aurélie le plaisanta sur la fortune du Rival; mais elle augmentait ainsi les froissements intimes du caractère blessé. Il souhaita la reprise de la guerre, l'invasion en terre anglaise, les étapes sous la pluie et l'angoisse du combat. Virginie, décidément grosse, vomissait, dormait, se défigurait. Au quartier de cavalerie, le colonel imposait silence aux tentatives de propos politiques. Pitouët lui-même se taisait, désireux d'un grade meilleur; et Pied-de-Jacinthe s'étant, grâce à lui, perfectionné dans la lecture, l'orthographe, allait devenir adjudant. Ensemble, à l'entresol du libraire, ils étudiaient la géographie, couchés sur des cartes du pays britannique. Officiers, leurs prises rémunéreraient mieux l'espoir de compléter l'achat de l'imprimerie. Sous les ondées de germinal, les recrues en manteaux conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, évoluaient par pelotons humides, brossaient les pelages des barbes piteux attachés aux anneaux des murailles. Dans la rue, Bernard rencontrait aux vitres des cabarets, derrière la fumée des pipes, leurs figures paysannes épanouies entre les cols rouges de l'uniforme et les bonnets de police. Aux éclaircies, ils traînaient maladroitement leurs sabres et leurs bottes sur les trottoirs, taquinaient les servantes hâtives, attrapaient dans leurs grosses mains les angles des tabliers.

De ces rustauds, le capitaine s'acharnait à faire des hommes audacieux, agiles. Telle une meute de jeunes chiens balourds, ils s'empêtraient d'abord dans leurs harnais, ils se bousculaient avec les croupes des chevaux, ils prenaient la droite pour la gauche et clignaient des yeux à la menace de la punition. Sévèrement, Héricourt les assouplissait, redressait leurs échines et déliait leurs membres. C'était sa joie de les voir peu à peu s'emboîter dans le peloton entre les anciens soldats, puis relever la tête, en regardant droit devant eux. Si, dans la rue, il apercevait deux dragons en belle allure, roides sous l'habit sanglé, dans la culotte blanche et les bottes à l'écuyère vernies, il se félicitait d'avoir ainsi transformé les brutes informes et maladroites des provinces lointaines. Sous la lumière des casques, le balancement des crinières noires, les visages paysans perdaient leur rondeur niaise. Ils s'affinaient, plus mâles, s'ombraient de moustaches. Le guerrier latin ressurgissait du paysan grossi par la glèbe. Il se faisait un être de force, d'élégance, d'honneur. Avec le plaisir du statuaire pétrissant la glaise pour créer des dieux, le capitaine métamorphosait les soldats pour composer de sveltes statues équestres, fières de leur habit à doublure écarlate et du bruit militaire les suivant avec le cliquetis des éperons choqués au sabre. Cette œuvre le rendit heureux. Derrière les trompettes en justaucorps rouge, qui, du haut des chevaux blancs, clamaient la gloire joyeuse de l'escadron, il aima paraître à la tête du troupeau claquant le pavage d'un bruit de fer. Héros, droits et solides, tel son caractère, ils se succédaient le long de quatre files cuirassées de buffleteries où pendaient le mousqueton et la giberne. Il les sentait comme les bras de sa force volontaire et les cent faces de son courage actif. Ne les avait-il point façonnés à l'image de l'idéal romain, ces Décius casqués de métal, et sonnant la guerre devant les physionomies égayées des marchandes, qui, les mains aux hanches, accouraient au seuil des boutiques.

Le régiment gagnait les routes, s'ennuageait de poussière. Le chef d'escadron parlait aux oiseaux de son cœur sensible, à Bernard de sa nouvelle maîtresse, aux lieutenants de ses aventures passées. Vers un détour de la route, on apercevait l'ancien postillon énorme, pesant sur une grande bête pie achetée en Angleterre, pour remplacer celle tuée à Mœsskirch. La graisse enflait partout l'uniforme. Ses bajoues retombaient sur le col rouge. Il criait qu'on fît silence, qu'il punirait les bavards et les idéologues, et, par goût de sa profession première, il examinait une à une les montures de l'escadron, faisait courir à part les animaux nouvellement acquis. Dans une prairie, les autres escadrons se rencontraient. Alors commençaient les jeux du carrousel, le saut des obstacles en ligne, les dédoublements de files, les voltes de pelotons, les courses d'essai, les poursuites par cavaliers, tout un exercice de vie robuste, où le cheval n'était plus qu'un ensemble de membres indistincts du corps soudé à la selle, le servant, et multipliant les forces humaines. Les centaures aux têtes lumineuses folâtraient.

Après ces manœuvres, Bernard rentrait, muni de bonne fièvre. Lassée par la fatigue physique, son exaspération ne s'impatientait plus contre Virginie, maladive, assise sur la chaise longue, et tenant haute sa poitrine forte. Les yeux aux cils sombres souffraient de la lumière intense, du tapage: Delphine frappait le crâne en bois d'une marionnette contre l'angle d'un meuble, avec l'obstination de la punir. Fine et mélancolique, Aurélie parcourait un roman de Ducray-Dumesnil. De vive voix, elle analysait les épisodes où de pauvres enfants abandonnés découvrent des protecteurs riches qui les mènent jusque l'aisance, puis les restituent à l'amour de leur mère. Virginie s'apitoyait. Des larmes d'émotion ruisselaient sur ses grandes joues. «Vous êtes une bonne femme!» disait Bernard attendri de la voir en pleurs; et il n'était pas sans la préférer au sec égoïsme d'Aurélie, qui jugeait l'œuvre seulement pour vanter l'imagination féconde de l'auteur et mépriser le style. Il écouta de la sorte gémir une collection de volumes contenant des familles vertueuses persécutées par le crime, menacées par des séducteurs sans scrupules, récompensées enfin par les satisfactions des cœurs purs que contente une vie simple et frugale.

Il reprit ses crayons, son chevalet, la sépia et les feuilles de papier jaune, et tenta, dans maintes esquisses, le portrait de Delphine en chérubin. Deux ailes à la craie parèrent la petite figure joufflue, ses cheveux d'or léger. Ils s'extasiaient ensemble sur les ressemblances. Aurélie étouffait sa fille de baisers. En feuilletant les études des cartons, elle découvrit, certain jour, l'image de la petite bavaroise assise à terre contre un mur, les jambes écartées, et la figure saisie par la navrante expression d'un reproche au spectateur. «Ça n'est guère moi, remarquait Virginie, qu'en penses-tu, ma chère?—Ce n'est pas toi, mais ce sont tes yeux.—Bernard prétend que je devais être ainsi, vers quinze ans. Tu trouves, toi?—Tu étais plus forte, plus grande. Et tes longs cheveux épais, donc!» La sœur songea, puis: «Bernard, donne-moi ce dessin, veux-tu? Si, si… donne-le moi.—Donne-lui donc, appuya Virginie. Pourquoi pas?…» Le capitaine ne résista guère, ayant réfléchi qu'aucune raison valable ne justifiait la crainte d'un regret. Parmi les brève amours de la guerre, parmi les brutalités des garnisons qu'importait le souvenir d'une? Cependant cela lui déplut un peu.

Quand Virginie fut en sa chambre, Aurélie, qui touchait de la harpe, continua de la faire vibrer, en sourdine, pour dire:

—J'ai le portrait de celle que ton cœur aime.

—De Virginie?