—Non. Tu as épousé Virginie, parce que ses yeux te rappelaient les yeux de cette petite fille.

—À d'autres, ma sœur! En voilà des inventions!

—Je le sais; je le sens. Tu aimas cette figure, cette attitude.

Il haussa les épaules, et se mit à rire. Vraiment non, il n'aimait pas cette enfant prise au hasard, dans l'enthousiasme de la bataille, afin de ne pas étonner ses camarades, en agissant d'autre sorte qu'ils n'agissaient. Son esprit travailla. Il se rappelait mal l'émotion d'alors. Elle criait, elle se débattait. L'instinct de lutte l'avait surtout excité à la vaincre, à l'étendre, à disjoindre la contracture des membres. Il s'était aperçu du visage, des cils sombres sur les yeux clairs, seulement après l'acte, quand il s'était vu debout devant le reproche douloureusement ahuri de la fille assise contre la muraille. Alors l'ordre appelant les soldats lui avait enjoint de partir sans qu'il eût à consoler d'une caresse, ni à prolonger la honte de sa présence. Car il aurait eu pitié et remords pour cette faible que sa force dévastait.

—Pitié, remords, consolation… répéta sa sœur quand il eut avoué.

—Sans doute: un peu de pitié, un peu de remords, le désir de consoler… Oui, j'ai ressenti, un court instant, le désir de la consoler.

—Tu l'aurais aimée si tu l'avais consolée. Homme sensible, tu regrettes en vain de ne l'avoir pas consolée, car tu as senti, cet instant-là, combien tu l'aimerais si tu la consolais…

—Peut-être…, sourit-il.

—Voilà comment tu te souviens de ses moindres traits, comment tu as réussi le dessin de cette figure pleine de reproche et de douleur, Bernard! Voilà comment tu as épousé Virginie qui a des yeux pareils aux yeux du reproche.

—Vous brodez, ma sœur.