Elle ne répondit pas; elle pinça plus fort les cordes de la harpe, elle appuya sur la pédale; l'instrument pleurait.

—Aurélie, les romans vous gâtent l'imagination, ma chère…

Elle continua de faire se lamenter les sons. La petite Delphine déchirait le ventre de sa poupée et restait soucieuse, à cause du son répandu, des lambeaux inertes.

—Delphine, ma petite mie!…

—Maman!

—Tu as fais mal à ta fille… C'est vilain.

L'enfant rejeta loin la marionnette détruite, tandis que sa figure joufflue marquait un dédain impérieux.

Bernard médita sur ce qu'Aurélie prétendait comprendre de cette aventure. S'il était demeuré, consolant la vierge profanée, peut-être une liaison eût suivi, un amour. Cependant aucune passion n'avait eu d'empire sur le caractère. Il attribuait l'amour à une faiblesse d'esprit dont il s'estimait incapable. Avant le goût pour sa femme, il n'avait connu que de vagues sentiments envers Aurélie, les simples joies sensuelles dues aux prévenances des filles mercenaires. Il lui semblait difficile d'admettre qu'il se fût changé en faveur de l'enfant niaise. Certes il gardait d'elle un souvenir précis; cela tenait à ce que la scène était unique dans sa mémoire: les femmes blotties dans la maison; l'ardeur des dragons échauffés par la charge, ivres de courage, de peur, d'émotions violentes, de gaietés formidables compensant l'angoisse du combat; ces cris éperdus de femelles bousculées, troussées, dévêtues; ces luttes; ces clameurs de «Vive la Nation», qui annonçaient chaque triomphe de mâle fou; tout cela lui restait à l'esprit comme un spectacle irréel de théâtre. Aurélie répliqua paisiblement:

—Tu étais l'acteur.

—Acteur?