Il se mord et il ne sent pas la morsure. La chair de ses doigts paraît insensible, son nez dur comme le nez d'un cadavre, ses joues paraissent dures comme les joues d'un cadavre.
L'ombre flotte sur le carrelage rose. Comme la mer à Trouville n'a-t-elle pas flux et reflux? Tantôt l'ombre de la cheminée se berce là et tantôt elle se berce ici. Elle va baigner les jambes de Cyrille. Elle remonte maintenant vers la lampe et le vieux bahut où les luisures dansent la sarabande. Ainsi que dans le bateau d'Etretat, tout roule et roule. Tout roule, l'estomac aussi dans la poitrine de Cyrille qui n'ose plus bouger et s'avoue gris. Au balancement de ce roulis, il s'endort. Seul dans la cuisine vaste.
II
Chaque soir, seul, avec cette vieille femme taciturne et brute qui, interrogée, n'exprime même pas les bavardages du canton; «des bleuses-vues», dit-elle, en haussant les épaules; ensuite elle se tait. Les ouvriers dorment dans la grange, dans les écuries, harassés de labeur et de tabac.
La pluie, l'hiémale pluie pleure et pleure sans arrêt. Dans le hameau nul ne veille. Le fermier le plus voisin de Cyrille, son oncle, ronfle déjà sans doute. S'il allait lui faire visite, on discuterait encore le dépérissement de la terre, la grande rachitique. Tout le jour, il étudia ce sol malade, épuisé, tout le jour il médicamenta. Il sait aussi bien que l'oncle les phases du mal. Pourquoi s'attrister encore à cette évocation de ruine?
La ville est si loin. Les chevaux sont si las.
Qui voir parmi l'atmosphère brillante du café saure, où le gaz clignote vers les faces ennuyées et sévères des vieux? Les jeunes, ceux de son âge, travaillent à Paris, à Douai; ils font leur droit. D'autres Saints-Cyriens.
Quelle malédiction lui tua ses frères au berceau et ses parents sur la glèbe? Seul de la race; il lui faut en cette triste campagne vivre. L'orgueil du rang l'empêche, lui, grand propriétaire terrien, allié aux marquis de Bressel et aux barons de Fournies, de se commettre avec les employés d'administration. Les officiers dépensent. Trop pauvre d'or, il ne les peut connaître.
Mieux encore vaut rester là, dans la cuisine, fumer. L'unique joie de sa vie sera donc cette équipée avec Denise?
Si difficilement le blé se transforme en or; cette frasque et les cinq mille francs qu'elle coûta lui interdiront pour des ans l'achat de La Verdière, une maison presque citadine que ses vieux désirs convoitèrent et qui, proche de la ferme, serait un château indépendant, demeure du maître. Des Parisiens y passaient la belle saison autrefois: une petite fille joueuse et bien mise, un monsieur décoré et rieur qui manquait les lièvres au gîte, une dame lourde un peu, toujours en des lectures. A vendre, maintenant, La Verdière: vingt mille francs. Depuis trois années les Parisiens n'apparurent. Et Cyrille ne l'aura point ayant gâché les économies de son père avec la gueuse.