Le mariage de Philomène se trouva retardé par l'état très grave de la petite soeur.... Elle ne la quitta plus. Son affection se fit même plus fervente pour l'être que tous maudissaient. Le colonel entrait dans de grandes fureurs où il souhaitait la mort de cette triste enfant. Les officiers de son entourage, bien qu'ils affectassent de l'indulgence et de la pitié, parlaient sans aisance de ce délire qui flétrissait leur gloire.

D'ailleurs, la légende de la petite prophétesse avait bientôt visité les imaginations des soldats; et ils en causaient tout bas dans les chambrées, avant le couvre-feu. Leurs courages allaient mollir. Dans les rangs, à deux reprises, des recrues se révoltèrent contre les commandements; et on murmurait que l'heure viendrait bientôt où les hommes cesseraient d'apprendre l'art de tuer. On fondrait les canons pour fabriquer des charrues. La fraternité universelle ne tarderait plus à s'épanouir.


III

Or, cela était fort grave, parce qu'on redoutait comme prochain l'immense conflit des nations du Nord, attendu et préparé patiemment depuis plus de trente années. Des signes certains de bataille commençaient à paraître dans le ciel et dans les propos des diplomates. On atteignait aux premiers jours du printemps; et le printemps paraissait, de l'avis de tous les hommes de guerre, le moment le meilleur pour susciter le massacre mutuel des peuples. On redoublait d'activité dans les arsenaux et sur les polygones. Le colonel craignait que le mauvais esprit de sa troupe ne lui fût imputé par les maréchaux inspecteurs, et, pour détourner du raisonnement les intelligences de ses soldats, il les entraînait sans répit dans des marches et des manoeuvres propres à lasser leurs forces morales sous la fatigue physique, et à les rendre dociles à sa main.

Eux, cependant, à courir par les villages et les corons des mineurs, prenaient une peine plus grande. Ils se lamentaient, disant: «En quelle époque barbare, nous vivons encore pour que tant de pauvreté demeure au monde. Nos mères nous enfantent dans le seul but d'un dur labeur, et nous trimons plus que les bêtes, sans avoir, comme les bêtes, le loisir de ne pas penser. Ah! maudite soit l'heure de brève joie où nos tristes pères jetèrent leur semence aux flancs de leurs épouses décharnées. De quel droit nous créèrent-ils puisqu'ils ne pouvaient nous léguer que le désir à jamais inassouvi?

«Et les savants disent que les générations se succèdent dans une voie de progrès, et que l'homme marche à la conquête de Dieu.... Les pouvons-nous croire, puisque nous apprenons seulement l'art de nous égorger, alors que toutes nos forces employées à la seule fin d'améliorer notre sort, ne réussiraient que bien petitement. En vérité, elle a raison la jeune prophétesse qui crie par les nuits que nous demeurons barbares comme les loups, et que jamais nous ne tiendrons le bonheur, parce que nous aimons trop le sang.... Voilà maintenant qu'on a préparé les tambours et les drapeaux.... Il va falloir se ruer sur les pauvres diables des autres nations, sans que nous puissions même comprendre le motif de notre rage.... Nos pieds ont déjà été durcis sur les routes, et nos épaules ne sentent plus le poids du havresac... Voyons, ne se lèvera-t-il pas un homme fort, parmi nous, qui proclamerait enfin la révolution de l'Amour universel?»

Et les petits soldats se poussaient l'un l'autre et ils disaient: «Toi, toi...» mais nul n'osait prendre la parole.

Enfin, le délire de Francine s'atténua. Elle récupéra de la santé et de la raison. Mais quand M. de Chaclos voulut reparler des noces, Philomène lui affirma qu'elle resterait fille. Et il comprit bien qu'elle partageait alors le sentiment de sa soeur, et qu'il lui faisait horreur à cause du sang dont il s'était couvert.

Un peu plus tard, il connut que Philomène s'était fiancée à Philippe.... Cela ne le surprit point, parce qu'il avait entendu presque de leurs conversations, les soirs de primevères.