Le cornette changea de garnison et vint au fort avec un détachement de Guides.

Depuis lors, M. de Chaclos vécut tristement; car il chérissait Philomène selon la ténacité des dernières passions. La presque certitude qu'il avait eue de l'épouser avait rendu plus inébranlable cet amour de la quarantième année. Néanmoins, son âme était noble, il persuada au colonel de marier Philomène et Philippe. Et comme la jeune fille remarquait avec étonnement son entremise, il lui répondit qu'il l'aimait pour elle, non pour lui; et préférait la savoir heureuse aux bras d'un autre, plutôt que malheureuse aux siens. Cela lui vaudrait infiniment moins de douleur.

Quand on sortit de l'église, le cornette dit à sa femme: «Voici que vous vous sacrifiez à moi par compassion. Je tâcherai maintenant de mériter votre admiration.»

La guerre survint....

Le Fort gardait la frontière. On tira de ses coupoles le premier coup de canon.

Les troupes de la ville arrivèrent, et puis ce furent les troupeaux d'ouvriers et de paysans qui descendirent des trains. On les revêtit d'uniformes, on leur distribua des armes. Au dehors, les grandes routes se remplirent d'enfants et de mères qui mendiaient. Les jeunes filles se prostituaient presque pour rien. Sur l'horizon, les donjons des usines cessèrent de flamboyer pour la première fois depuis trente ans. Le boulevard de la ville était plein d'activité parce qu'on avait joué à la baisse des fonds publics, dans les palais des Compagnies d'assurances, Sociétés métallurgiques et banques de crédit. Les hommes d'argent rachetaient déjà en sous main les titres de rente afin de les revendre, avec prime, dès l'annonce du premier avantage.

Pour obtenir ce premier avantage que les dépêches grossiraient habilement, les maréchaux se hâtaient de réunir des hommes sur ce point de frontière. On les arrachait des mines et des sillons. Les fanfares sonnaient. Les drapeaux claquaient. Les actrices en robe blanche, drapées dans les couleurs nationales, chantaient en plein vent, sur des tréteaux construits à la hâte, l'Amour sacré de la Patrie. Et les hommes rouges du sol ferrugineux défilaient par masses énormes, remplissant de leurs corps l'espace trop étroit des rues. Les administrateurs des Compagnies ordonnèrent qu'on défonçât des tonneaux de piquette pour échauffer l'enthousiasme. Il s'agissait d'enlever ce précieux avantage, de faire prime sur le marché....

Les gendarmes pressaient les hordes misérables, une houle de têtes rouges battant les tréteaux où les actrices en robes blanches, drapées des couleurs nationales, et les cheveux épars par-dessus le marché, vous chantaient sans lassitude: Le jour de gloire....

Encore quelques heures de train, quelques cahots de wagons, et le troupeau, garni de brandebourgs, de galons, de ferblanterie, coiffé de kolbacks, monté sur des chevaux de réquisition, est prêt à conquérir l'avantage (quarante dont un, à la Bourse de demain).

Les caissons roulent sur le caillou des routes. Les escadrons galopent dans les cris clairs du métal. Les régiments tassent le sol sous les six mille souliers d'ordonnance. Les officiers caracolent parmi l'éclat de leur maroquinerie neuve; et voici, sur la cime des collines, où se déroulent des nuages bas, les courts éclairs des pièces ennemies.