Les soldats attachent des lampions à des mâts le long des chemins de ronde. On hisse des drapeaux pleins de noms de victoire. Les vétérans agacent les singes rapportés d'Asie par les troupes du commandant de Chaclos qui fêtent, ce soir-là, leurs succès aux pays d'Orient. Le fort contient mille animaux singuliers, des chiens dépourvus de tout poil, des bouquetins apprivoisés, des perruches loquaces habiles à réciter les poèmes des barbares. On a construit des trophées avec des armes étranges, des sortes de faux dentelées, des sabres courbes couverts de damasquinures, des cuirasses de fer et de laque. Les lunes et les dragons féeriques des étendards conquis flottent sur les arcs de triomphe en branches de sapin. Les chants patriotiques sonnent dans les cantines pleines de monde; et les papiers peints des lanternes dansent au vent.

Chez le colonel, on achève le dessert. Comme la nuit se prépare à luire de tous ses astres, les fenêtres s'ouvrent.... Les deux soeurs viennent sur le balcon pour assister au ciel. En bas, on a ouvert les fenêtres aussi dans la salle des invités où dînent les adjudants.... Aidés par le vin, ils content leurs exploits. Une brave rumeur de gaieté éclate là, pour se propager ensuite par tout le fort, entre les ifs de feu, les lumières tricolores des lanternes, et les lampions des cantines....

Plus bas, la musique prélude... et puis les cuivres donnent l'essor aux sons. Ils s'épandent vers le cours du fleuve qui chatoie dans les ombres....

Francine et Philomène se sont accoudées. La plus jeune des soeurs retient le commandant par son babil.... Philomène murmure vers Philippe:

—Puisque je ne saurais avoir de l'amour, puisque nul jamais ne possèdera mon âme entière, que vous importe?... Hors du monde et hors des hommes, seule ici, parmi ce misérable peuple en livrée de guerre, je me suis créé une vie seconde toute d'idées folles et magnifiques. Je m'y suis retirée pour toujours. Rien ne me touchera plus des choses humaines,—que superficiellement et selon le décor de l'existence.

—La gloire du commandant vous a touchée.

—Certainement je l'aime moins que je ne vous aime; oui, moins. Mais lui n'essaiera pas de pénétrer mon âme intime, de posséder au delà de ce que je lui donnerai de moi.

—Votre corps....

—Voilà où votre jeunesse se déclare et où elle m'effraie.... Qu'est-ce, le corps? Moins que rien. Je ne méconnais cependant pas ma beauté. Je prétends, toutefois, ne pas devenir, pour l'imprudente ardeur de votre âge, un seul instrument de joies.... Cela m'outragerait.

—Laissons... et dites-moi, Philomène.... Vous croyez-vous à jamais incapable, soit d'une compassion, soit d'une admiration telles que vous consentiez au sacrifice de votre orgueil intellectuel et à vous absorber en celui-là....